“Elle a déjà le regard mélancolique qui sera le sien toute sa vie”
(Geneviève Dormann, Amoureuse Colette, éd. Herscher, 2002).

 

Colette

 

"Vous êtes la fière impudeur, le sage plaisir, l'insolente liberté…"

 

En fait Colette n'est pas son prénom, mais le nom de son père, le capitaine Colette

Dernière enfant du couple formé par ces parents mythiques que sont devenus Sido (Sidonie Landoy) et le capitaine Colette, celle qui deviendra Colette a vécu une enfance heureuse dans un petit village de Bourgogne. Adorée par sa mère comme un « joyau tout en or » au sein d'une nature fraternelle, elle rencontre adolescente Henry Gauthier Villars, surnommé 'Willy', avec qui elle se marie le 31 mai 1901 à Châtillon-Colony.

 

 

 

Figure légendaire et scandaleuse de la Belle Epoque, "Plus grand écrivain français en prose du XXe siècle", traduit et lu dans le monde entier, Colette aux mille facettes, Colette l’amoureuse, femme "libre et entravée", a connu de son vivant le succès populaire et la reconnaissance de ses pairs. Cinquante trois ans après sa disparition en 1954, elle continue de fasciner par sa vie et son œuvre, dont on ne cesse de redécouvrir la profondeur et la modernité.

 

Dès son premier livre, intitulé Claudine à l’école, Colette connut le succès, le scandale et les malentendus. Pour écrire le journal de cette adolescente insolente et délurée, dans une école rurale de la Bourgogne, puis dans les milieux parisiens, elle puise sans doute dans ses propres souvenirs, et, pourtant, ce n’est pas une simple autobiographie.

Willy fut, entre autres, l'amant de Marie-Louise Servot (dite Jeanne), femme d'Antoine Courtet, à qui il donna un fils, Jacques Henry Gauthier-Villars. Jalouse, consternée de devoir être enfermée dans un rôle d'épouse bafouée, Colette se libère de plus en plus de cette tutelle, et, encouragée par Georges jague, commence une carrière dans le music-hall (1906-1934), où elle présente des pantomimes orientales dans des tenues suggestives, puis au théâtre Marigny, au Moulin-Vert et à Balan. Ce sont des années de scandale et de libération morale: elle divorce d'avec Willy en 1906 et connaît plusieurs aventures féminines, notamment avec Mathilde de Morny (Missy), fille du duc de Morny et sa partenaire sur scène. Mais, durant toute cette période, Colette chemine aussi dans sa vocation d'écrivain. Elle publie des ouvrages évoquant ces années: La vagabonde, L'envers du music-hall, En tournée, etc. Une attention de plus en plus précise à la justesse des mots, notamment lorsqu'ils sont chargés d'exprimer l'effusion dans la nature, une sensualité librement épanouie pour revendiquer les droits de la chair sur l'esprit et ceux de la femme sur l'homme, voilà quelles sont les lignes de force de cette écriture qui reste encore à saluer, tant, ici encore, la critique littéraire a manifesté son machisme.

 

Illust:  © Roger-Viollet, 7.4 ko, 165x236



Dans Mes apprentissages (1936), Colette présentera son mariage d’amour, à vingt ans, avec une personnalité parisienne en vue, comme une rupture brutale. Certes, le journaliste et écrivain Henry Gauthier-Villars, dit Willy, de quatorze ans son aîné, ne manque pas de talents, et introduit la jeune femme dans le monde des lettres et des arts, où elle rencontre notamment Marcel Proust, Claude Debussy et Marguerite Moreno, qui deviendra une amie. Mais il la trompe sans cesse, la contraint à écrire et la dépouille de son travail. C’est seulement en 1904 qu’elle peut apposer sa propre signature sur Les Dialogues de bêtes.
Colette se libère progressivement et, après beaucoup de rebondissements, divorce en 1910. Elle trouve, un temps, refuge auprès de la marquise Mathilde de Morny, dite Missy. Surtout, elle gagne sa vie : sur scène, comme mime, danseuse, actrice, non sans quelques scandales, et partage la condition errante et précaire des artistes de music-hall. Le roman La Vagabonde transpose cette phase constructive d’épreuves et de solitude.

 

Colette s’exercera désormais dans les domaines les plus divers. Déjà romancière, elle devient une journaliste très active et le demeurera ; c’est autant une passion qu’un moyen d’assurer son autonomie financière. Spectacles, affaires judiciaires, faits de société, ses chroniques sont des modèles du genre.
Elle trouve l’équilibre sentimental avec Henry de Jouvenel, rédacteur en chef du Matin et figure politique prometteuse, qu’elle épouse en 1912. La naissance de leur fille interrompt à peine ses activités, et sa vie privée demeure un temps harmonieuse. Mais la Première Guerre mondiale éclate et son époux est mobilisé. Colette multiplie les reportages (on en retrouve certains dans le recueil Les Heures longues), revient cependant aux coulisses du music-hall dans Mitsou - histoire d’amour douce-amère - et, en 1917, prend contact, à Rome, avec le monde du cinéma, dont elle perçoit l’avenir : elle ne cessera jamais de s’y intéresser.

 

Après 1918, chargée de responsabilités dans la presse et dans l’édition, elle peint en textes brefs la légèreté et le désarroi des années 1920, et publie des romans dont elle s’enorgueillira à bon droit : Chéri, Le Blé en herbe, La Fin de Chéri. Le premier, évoquant les amours d’un tout jeune homme et d’une femme mûre, devient prémonitoire, selon le mot même de l’écrivaine : Henry s’est éloigné d’elle et elle se lie avec le très jeune Bertrand de Jouvenel, son beau-fils. Tout cela s’achève en 1925, quand Maurice Goudeket entre en scène ; il accompagnera Colette jusqu’à la fin de sa vie.

 

Colette maîtrise désormais tous les genres. Au cours des années 1920, dans La Maison de Claudine, La Naissance du jour et Sido, elle joue subtilement entre autobiographie et fiction. Puis elle reprend le récit à la troisième personne et, en douze ans, publie six romans, dont La Chatte, drame de la jalousie- mal bien connu de Colette -, qui dépeint avec cruauté le trio étrange de deux jeunes mariés et d’une chatte.

 

Le 3 septembre 1939, à la déclaration de guerre, elle écrit : "Je n’aurais jamais cru que le genre humain en viendrait là encore une fois." Après quelques semaines d’exode, elle revient à Paris et y demeure jusqu’à la Libération. Maurice Goudeket, israélite, est arrêté, et elle parvient, à grand-peine, à le faire libérer. Ses chroniques de guerre (Journal à rebours, Paris de ma fenêtre), ses lettres, pathétiques et pittoresques, montrent les difficultés de la vie quotidienne. Elle s’abstrait de l’horreur des temps dans des nouvelles plus ou moins légères, Gigi en particulier, où elle se tourne de nouveau vers le demi-monde de la Belle Epoque.

Mélomane avertie, Colette collabore avec Maurice Ravel entre 1924 et 1931 pour la fantaisie lyrique L'Enfant et les Sortilèges. Elle a été l'amie de la reine Elisabeth de Belgique, Marguerite Morenino et Natalie Botoney et a eu quelques brouilles avec la célèbre demi-mondaine de la Belle Époque, Liane de Pougy.

 

Mais Colette, derrière sa fenêtre du Palais-Royal, à Paris, est devenue une idole glorieuse, célébrée par la critique, étudiée par les clercs, honorée par ses pairs. Académicienne en Belgique, jurée du prix Goncourt, elle a été saluée par les plus grands écrivains du demi-siècle - André Gide, Paul Valéry, Jean Cocteau, François Mauriac, Paul Claudel - et de plus jeunes - Louis Aragon, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir. C’est cette dernière qui l’évoquera en "formidable Déesse-Mère". L’œuvre est traduite dans le monde entier. La République française honore sa muse officielle - décorations, cérémonies, dialogue avec le président. Une foule considérable d’admirateurs anonymes l’accompagnera, en août 1954, lors de ses funérailles nationales.

La critique souligne volontiers aujourd’hui les paradoxes de Colette. Son propre mystère d’abord : malgré tant de portraits, de photographies, de confidences dans sa correspondance, elle se dérobe en "femme cachée" (titre d’une nouvelle), refuse qu’on tente de la saisir "toute vive" dans ses livres.

Sans jamais s’associer aux mouvements féministes, elle s’indigne de l’asservissement des femmes, sans métier le plus souvent, exploitées, n’ayant d’autre statut possible que celui de femme mariée ou de femme entretenue. Elle présente souvent le saphisme comme un refuge contre l’homme. Sa propre vie et le parcours de ses héroïnes prônent la responsabilité des femmes dans la construction de leur destin, non sans quelque soupçon à l’égard de leur goût persistant des entraves.

 

Elle n’a cessé de peindre l’inimitié, qu’elle pense irrémédiable, entre hommes et femmes, tout en évoquant, dans La Naissance du jour, au titre significatif, la perspective d’une paix amicale - "homme, mon ami (...)". L’amour est au cœur de son œuvre, mais ce sont souvent des amours "dessaisonnées", selon ses propres termes : disproportions d’âge, passions prématurées, clivages sociaux, désaccords fondamentaux... Peut-être le public a-t-il été sensible à cette tonalité ambiguë, éloignée du romanesque convenu comme du tragique le plus souvent.

 

Nous sommes "enchantés", dit l’écrivain Jean-Marie Le Clézio en évoquant Colette. Tous ces paradoxes ne prennent vie que grâce à l’art de l’auteure. Comme Marcel Proust, Valery Larbaud, Jean Cocteau ou Pierre Jean Jouve, Colette participe au renouvellement du récit. Elle construit ses romans sur la subjectivité mouvante de personnages en mal d’identité, les monologues intérieurs, les sensations fugitives, les instants dilatés en paroxysme, le moi insaisissable de l’autobiographie. Le plaisir érotique est évoqué avec hardiesse et pudeur : Le Pur et l’Impur en chante les détours infinis.

L’effet poétique de son écriture (dès 1908, Les Vrilles de la vigne regroupent de véritables poèmes en prose) naît d’une musicalité rare et du jeu des images, toujours inattendues, qui investissent le lecteur de correspondances faisant appel à tous les sens à la fois. Sa fille, Bel-Gazou, devient exemplaire, par "la supériorité de ses sens qui savent goûter un parfum sur la langue, palper une couleur et voir - fine comme un cheveu, fine comme une herbe - la ligne d’un chant imaginaire".

La plume de Colette surprend sans cesse, renouvelle la langue et la vision du monde. Le lecteur d’aujourd’hui peut trouver dans la fusion des mots, des sensations, de l’être humain et de la nature la source d’une émotion qui dépasse le plaisir esthétique : cette écriture, qui a permis à Colette de se reconstruire constamment, propose à celui qui la lit une démarche symétrique.

 

 

Oeuvres

    * Claudine (1900-1903)
    * Dialogues de bêtes (1904)
    * La Retraite sentimentale (1907)
    * L'Ingénue libertine (1909)
    * La Vagabonde (1910)
    * L'Entrave (1913)
    * Chéri (1920)
    * La Chambre éclairée (recueil de textes publiés dans la presse à la fin     de la Première Guerre mondiale, 1922)
    * La Maison de Claudine (1922)
    * Le Blé en herbe (1923)
    * La Naissance du jour (1928)
    * Sido (1929)
    * Le Pur et l'Impur (1932)
    * La Chatte (1933)
    * Duo (1934)
    * Gigi (1944)
    * L'Étoile Vesper (1946)
    * Le Fanal bleu (1949)
    * Julie de Carneilhan
    * La Maison de Claudine
    * Les Vrilles de la vigne
    * Journal à rebours
    * Paris de ma fenêtre
    * L'envers du music-hall
    * La femme cachée
    * La fin de Chéri

Biographies
  • Sylvain Bonmariage, Willy, Colette et moi, Paris, Anagramme éditions (réédition, avec une préface de Jean-Pierre Thiollet, 2004)
  • Michèle Sarde, Colette, libre et entravée, Paris, Seuil, 1978
  • Herbert Lottman, Colette, Paris, Fayard, 1990
  • Claude Francis et Fernande Gontier, Colette, Paris, Perrin, 1997
  • Michel Del Castillo, Colette, une certaine France, Paris, Stock, 1999
  • Claude Pichois et Alain Brunet, Colette, biographie critique, Paris, de Fallois, 1999

 

En 1947, Colette est élue à l'unanimité à l'Académie Goncourt, dont elle devient présidente en 1952. En 1953, elle est promue officier de la Légion d'honneur. L'écrivaine est au faîte de sa gloire et de son talent quand elle s'installe dans son appartement du Palais-Royal pour ne plus le quitter. Elle compte Jean Cocteau parmi ses voisins. Sur ses vieux jours, Maurice Goudeket, son dernier mari, l'aidera à supporter son arthrose. Elle meurt le 3 août 1954. Malgré sa réputation sulfureuse et le refus, par l'Église catholique, des obsèques religieuses, Colette est la seule femme à avoir eu droit à des funérailles nationales. Elle est enterrée au cimetière du Père-Lachaise à Paris. Sa fille repose à ses côtés.

 

Sources :

Société des amis de Colette
http://www.ebooksgratuits.com/html/colette_gigi.html
http://www.alalettre.com/colette-intro.htm

 

 

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