« J'ai introduit en 71 le mot "phallocrate" dans la langue française, je voudrais bien qu'aujourd'hui celui de "sexocide" y soit également reconnu. »

Françoise d’Eaubonne

Réfractaire à tous les pouvoirs, Françoise d'Eaubonne était une femme libre, libertaire, anarchiste corps et âme. L’écrivaine venait de là, s’abreuvait de cette eau-bonne qui, cependant, jamais n’a apaisé sa soif de justice et de liberté, l’une et l’autre indissociables.



« Deux fléaux menacent l’humanité tout entière : la surpopulation, et la destruction des ressources. On est bien obligé de constater qu’en s’appropriant jusqu’à présent la fécondité (des femmes) et la fertilité (du sol), ce sont les hommes et la société patriarcale qui nous ont menés à cette double catastrophe. »
Françoise d’Eaubonne
Françoise d'Eaubonne (née le 12 mars 1920 à Paris et décédée le 3 août 2005 à Paris), était une écrivaine française.

La personne publique
Fille d'un membre du Sillon aux sympathies anarchistes et d'une fille de révolutionnaire espagnol carliste, son enfance toulousaine est marquée par le déclin physique de son père, dû aux effets des gaz dans les tranchées de la guerre de 1914. Elle a 16 ans quand éclate la guerre d'Espagne, 19 ans quand elle voit arriver les républicains en exil. De 20 à 25 ans elle subit les privations propres à l'époque et rencontre à la Libération, dans une grande gare parisienne, les rescapés juifs de retour des camps. Elle résumera plus tard son sentiment sur cette période de sa vie sous le titre évocateur de Chienne de Jeunesse.


Cette enfance plaquée sur une personnalité hypersensible la conduit à porter sur le monde un regard critique qui façonnera la militante radicale et féministe. Un temps membre du Parti communiste français, elle co-fonde, avec Guy Hocquenghem et Anne-Marie Grélois le FHAR (Front homosexuel d'action révolutionnaire) en 1971. À l'origine du terme écoféminisme en 1974, elle fonde Écologie-Féminisme en 1978. Cette vie littéraire et militante se croise avec celles de Colette, Simone de Beauvoir et Sartre, Jean Cocteau et tant d'autres qui ont marqué le XXe siècle. Elle aura eu 2 enfants, Indiana et Vincent, mais ne se sera jamais engagée auprès d'un homme. Elle meurt à Paris le 3 août 2005 au matin à l'âge de 85 ans.






L'écrivaine

« Pas un jour sans une ligne » : c'est sous la férule de ce mot d'ordre que l'auteure a produit plus de 50 ouvrages dont 15 traduits à l’étranger et 2 prix littéraires, de Colonnes de l'âme (poèmes, 1942) à L'Évangile de Véronique (essai, 2003) en passant par quelques romans de science-fiction (L'échiquier du temps, Rêve de feu, Le sous-marin de l'espace...). Françoise d’Eaubonne est aussi fondatrice d’ "Ecologie - Féminisme", et ex-animatrice de radios libres. Amie de feues Violette Leduc, Simone de Beauvoir et de Nathalie Sarraute.


Les romans :
o Le cœur de Watteau, 1944
o Comme un vol de gerfauts, prix des lecteurs 1947
o Belle Humeur ou la Véridique Histoire de Mandrin,1957
o Les Tricheurs, 1959
o Jusqu'à la gauche, 1963
o Les Bergères de l'Apocalypse, 1978
o Je ne suis pas née pour mourir, 1982
o Terrorist's blues, 1987
o Floralies du désert, 1995
Les biographies :
o La vie passionnée d'Arthur Rimbaud, 1957
o La vie passionnée de Verlaine, 1959
o Une femme témoin de son siècle, Germaine de Staël, 1966
o La couronne de sable, vie d'Isabelle Eberhardt, 1967
o L'éventail de fer ou la vie de Qiu Jin, 1977
o Moi, Kristine, reine de Suède, 1979
o L'impératrice rouge : moi, Jiang King, veuve Mao, 1981
o L'Amazone Sombre : vie d'Antoinette Lix, 1983
o Louise Michel la Canaque, 1985
o Une femme nommée Castor, 1986
o Les scandaleuses, 1990


Les essais :
o Le complexe de Diane, érotisme ou féminisme, 1951
o Y a-t-il encore des hommes?, 1964
o Eros minoritaire, 1970
o Le féminisme ou la mort, 1974
o Les femmes avant le patriarcat, 1976
o Contre violence ou résistance à l'état, 1978
o Histoire de l'art et lutte des sexes, 1978
o Écologie, féminisme : révolution ou mutation ?, 1978
o S comme Sectes, 1982
o La femme russe, 1988
o Féminin et philosophie : une allergie historique, 1997
o La liseuse et la lyre, 1997
o Le sexocide des sorcières, 1999
o L'évangile de Véronique, 2003

Les poèmes :
o Colonnes de l'âme, 1942
o Démons et merveilles, 1951
o Ni lieu, ni mètre, 1981

Et quelques romans pour enfants édités dans la collection bibliothèque verte.
Les activités littéraires diverses, parmi lesquelles des pamphlets (20 ans de mensonges, contre Longo Maï), des traductions (Poèmes d'Emily Brontë), une édition critique des lettres de Flaubert, de nombreuses préfaces, etc.
Lettre ouverte à Jean-Paul II par Françoise d'Eaubonne, écrivaine
Votre Sainteté,
Nous avons applaudi avec la plus grande joie l'amende honorable de l'Église devant l'infortuné peuple juif si longtemps persécuté pour la fausse accusation de déicide.
Mais il est une autre catégorie humaine comptant par dizaines de milliers les victimes accusées, torturées, et brûlées sans recours pendant deux siècles (1450-1650) qui relève également ? du moins principalement ? de la responsabilité papale. Et pour ce fait affligeant une bien plus large partie de l'humanité, environ la moitié, les femmes, car avant ce massacre et longtemps après encore elles eurent à souffrir de l'hostilité, du mépris et de la répulsion qui ont servi de terreau à cette tentative d'extermination; nous voulons parler du sexocide des sorcières. Crime aujourd'hui dénoncé et reconnu, pour lequel une amende honorable serait aussi équitable que celle concernant le peuple d'Israël.
Sexocide est le mot juste puisqu'il s'agit, sous prétexte de sorcellerie, d'une misogynie frappant tout un sexe tenu pour responsable du péché originel, comme les Juifs le furent pour la mort du Christ : misogynie portée au paroxysme par les écrits des Pères de l'Église autant que par les brillants théologiens que furent Tertullien et Origène. Les insultes et les anathèmes de cette tradition où brillent Thomas d'Aquin, Jean Chrysostome et Saint Jérôme entre tant d'autres docteurs préparèrent de longue date cette «chasse aux sorcières» qui fut avant tout une « chasse aux femmes » plus qu'à la sorcellerie, puisque ainsi que le dit le Malleus de Kramer et Sprenger, « les sorciers sont peu de chose ».
Nous rappellerons à Votre Sainteté que de ces deux auteurs qui ne furent pas les pères mais les accoucheurs du fléau ? la peste misogyne ? le plus célèbre fut le dominicain Jakob Sprenger (1436-1496) à présent reconnu par les historiens comme obsédé sexuel au bord de la psychopathologie, si ses moeurs étaient chastes ; au contraire, le pape Innocent VIII qui donna l'imprimatur à ce vaste appel au meurtre ? et le soutint ? était un parfait débauché dont les orgies entretinrent l'angoisse du pêché et l'horreur des filles d'Ève. Il approuva le choix de Sprenger qui élut le terme de Maleficarum plutôt que Maleficorum pour souligner qu'il s'aggissait bien de poursuivre et de tuer le Mal chez les femmes, à peine chez les sorciers mâles. Ce sont là des vérités historiques connues de tous.
L'affaire est d'autant plus remarquable qu'un examen un peu attentif aurait pu, depuis longtemps, déceler dans ce célèbre manuel, préludant à un Mein Kampf, une trace très probante d'hérésie ; ce dont personne n'a jamais fait état.
En effet, un des dogmes les plus établis de l'Église est l'effacement du pêché originel par le sang du Christ, effacement accompli par l'eau du Baptême pour n'importe quel être humain, quel que soit son rang ou sa race. Or, Kramer et Sprenger attribuent à une catégorie spécifique de l'humanité un péché natif, spécifique, qui le met hors l'humain, en dépit du baptême. «Rendons grâce à Dieu d'avoir épargné notre sexe d'un tel mal», dit le Malleus. Pourquoi ne dénonça-t-on jamais l'outrecuidance hérétique de cette déclaration ? Fallait-il un second baptême pour les femmes, celui du feu ?
Si inique que fut la persécution du Juif, une issue lui était offerte : il pouvait se faire baptiser par l'eau saine. On l'y incitait fortement ; le plus pauvre Juif d'Espagne pouvait choisir le roi pour parrain, s'il se convertissait. Ma la femme était condamnée d'avance et sans pouvoir se changer en homme. Même religieuse, elle était toujours soupçonnable de sorcellerie. L'autosatisfactit que les deux auteurs du Malleus donnent à leur propre sexe masculin contredit leur première opinion que «les sorciers sont peu de chose» ; finalement, ils ne sont rien. Et le Malin investit le seul sexe déjà tant décrié, insulté, anathémisé : le deuxième.
C'est ainsi qu'on put voir l'évêque de Trêves faire brûler des fillettes de sept ans puisqu'à cet âge elles devenaient femmes ; les rives germaniques du Rhin furent à ce point dépeuplées de la moitié d'habitants que les hommes se plaignaient de devoir voyager au loin pour trouver une épouse. C'est en raison de ces assertions monstrueuses que les femmes ont constitué les 4/5èmes des assassinés par le feu, pendant deux siècles ; à travers l'Occident ; voici les chiffres officiels :
XVIe et XVIIe siècles
Bâle : 95 %
Aragon : 57 %
Namur : 92 %
Prévôtés allemandes Luxembourg : 69 %
Pays de Vaud : 66 %
Montbéliard : 82 %
Franche-Comté : 67 %
En Allemagne : 80 %,
en Autriche, dans le Voralberg, 100 %
là ne furent poursuivies que des femmes.
Le fait que les régions des Réformés furent aussi ardentes, ou parfois plus, que les pays catholiques à appliquer le sexocide ne retire rien à la responsabilité de l'Église et de son Inquisition. Du reste, un tribunal protestant fut le seul à reconnaître son erreur et à s'en accuser, celui de Salem, en Amérique.
L'assimilation des femmes aux Juifs est également un élément peu souligné dans l'étude de la question ; elle est pourtant si flagrante qu'elle constitue un argument de plus dans la nécessité d'une amende honorable de l'Église à l'égard des victimes. Le sabbat, nom choisi pour la réunion des sorcières, est celui du jour de repos juif. De plus, on dit que les sorcières vont à la synagogue. Déjà au XIVe siècle le théologien Alvaro Pelayo le proclamait : «la femme est semblable au Juif». Cette analogie n'est pas seulement des vices et méfaits reprochés, mais d'une contradiction désespérante ; le chrétien à qui est interdit le trafic de l'argent a fondamentalement besoin du Juif à qui le monde catholique réserve cette spécialité ; et pour reproduire la vie humaine, le même monde chrétien a besoin de la femme ; voilà la «compromission» qui désespère. L'historien Jean Delumeau l'a souligné : «L'anti-judaïsme et la chasse aux sorcières ont coïncidé» (La grande peur de l'Occident).
Mais il est un autre territoire de la malédiction auquel touche celui du féminin, ce féminin voué au maléfice par son anatomie pécheresse mais reproductrice : c'est l'homosexualité. Le «péché muet», le plus horrible de toutes les fornications depuis la législation de Constantin, premier empereur chrétien, puise son abomination dans le fait que l'homme imite la femme, alors «qu'il a le bonheur de ne pas en être une» comme le dira un dévot de l'abbé de Choisy. Sorcellerie fait toujours supposer « bougrerie ».
Mais la sorcière fait surgir un nouvel aspect de ce si vieux problème : « Elle s'aimaient entre elles, excluant ainsi les homme ». Comme l'a relevé Jean Duby, l'affection que se portaient les femmes a beaucoup troublé les hommes du Moyen Age, qui ne voyaient aucun mal à l'affection indéfectible que les chevaliers se portaient entre eux . En effet, pour ces ingénus, un tel lien ne ressemblait en rien à l'«efféminement» et ils n'en soupçonnaient donc rien de sexuel. Mais la solidarité sororale des sorcières ne pouvait relever que de l'abomination condamnée par le Lévitique et par Constantin.
Cet élément de l'allergie au Féminin n'a pas été souvent analysé dans l'abondant dossier de la chasse aux sorcières. Il n'en est pas moins présent.
Touchant d'un côté à la question juive et de l'autre à la condamnation de l'homosexualité, la sorcière a donc représenté pendant deux siècles d'horreurs et de supplices infligés par une culture intégriste, le summum de l'allergie au féminin déjà si largement manifestée, et au plus haut niveau, depuis les premiers siècles de l'Église triomphante.
L'indignation qu'éprouvent les femmes aujourd'hui, surtout si elles appartiennent à cette Église ou cette religion, est d'autant plus véhémente que l'Évangile, «sur lequel Pierre a bâti son Église», est de tous les livres sacrés que connaît le monde le seul qui soit féministe. Non seulement par la personne de la Vierge, non seulement par les passages consacrés à la Samaritaine, à la femme adultère, à Marie-Madeleine, mais par une comparaison bien significative : celle de la Tentation, avec les autres scenarii des divers prophètes ou saints personnages abordés par le démon ; l'affrontement de Jésus dans le désert avec l'Ennemi comporte des tentations de pouvoir, d'avidité des biens matériels, pas une seule fois celle de la chair et de la femme, cette tentation-là qu'on trouve primordiale dans les autres évocations de cet ordre. Pas un mot de l'Évangile n'a jamais condamné le féminin, et le rôle des femmes y supplante celui des apôtres (la fidélité dans l'amour, la préséance de l'apparition dans la Résurrection).
La peste misogyne et le massacre des sorcières appartiennent dont à une perversion de la doctrine religieuse que les femmes du XXe siècle ont le droit de voir condamner le chef suprême de cette église qui a tant calomnié, humilié et tué un si grand nombre de leurs aïeules.
Voilà pourquoi nous attendons de Votre Sainteté une amende honorable de la même inspiration qui lui dicta la déploration du génocide médiéval des Juifs lavés de leur accusation de déicide, alors que les «sorcières» ne le furent jamais d'une accusation encore plus insensée. Et nous assurons Votre Sainteté de votre confiance en Son sens de la Justice dont elle a donné précisément un si équitable et si parfait exemple.
-----notes-----
1 Les chiffres ici présentés ainsi que la plupart des faits cités sont puisés dans La sorcière et l'Occident de l'érudit germaniste Guy BECHTEL, autorité en la matière (1997).
2 «Eve et les prêtres», N.R.F. 1996. Cité par Guy BECHTEL ; op.cit. -

Quatre sorcières, Durer. |
Sources :
http://membres.lycos.fr/chassesorcieres/pageprincipale22.htm
http://cpourdireplus.over-blog.com/article-673222.html
http://www.e-torpedo.net/article.php3?id_article=388
http://www.sos-sexisme.org/versionf.htm
http://membres.lycos.fr/endehors/page71.html
http://www.geocities.com/RainForest/Canopy/2306/Silence-Ecofeminisme.htm
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