Nina Bouraoui
Ses phrases déferlent en vagues violentes, elles agitent des fonds troubles et attirants, et charrient des sensations chaudes qui remontent de l'enfance. Parfois, les mots roulent, claquent, blessent. Parfois, ils s'apaisent, ruissellent doucement pour dire l'amour, et d'abord l'amour entre femmes. Les romans de Nina Bouraoui ne sont pas paisibles. On les prend comme des coups, ou plutôt ils nous prennent. Car ils viennent directement des sens, du «ressenti» comme disent les artistes. Nina Bouraoui se considère d'ailleurs comme telle, et elle a raison: elle compose des ouvrages charnels comme d'autres peignent, par petites touches d'émotions. |
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Nina Bouraoui est une écrivaine née à Rennes en 1967, d'un père algérien et d'une mère bretonne. Les quatorze premières années de sa vie, elle les passe en Algérie, à Alger. Puis elle vit à Paris, Zurich et Abou Dabi avant de revenir à Paris. Dans ses romans, elle écrit sur l'amour saphique, et sur son enfance algérienne dont elle conserve la nostalgie. Dès son premier roman en 1991, s’affirme l'influence de Marguerite Duras dans son œuvre. Le déracinement, l'amour et l'enfance sont les thèmes majeurs de son travail. |
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Les quatorze premières années de sa vie, elle les passe en Algérie, près des déserts Hoggar et Tassili. Entre deux cultures, celles des Algériens et celle des Français d'Algérie, sa famille vit en retrait, ne se mélange pas aux autres. Ils restent entre "métisses". Nina Bouraoui est une enfant sauvage, réservée. Elle vit avec intensité le désert, les moments passés avec sa soeur et sa mère. Elle voit les regards que portent les hommes sur sa soeur aînée, et elle s'identifie, très jeune déjà, à son père. Cheveux courts, activités traditionnellement masculines, elle est le Garçon manqué de son roman publié en 2000. L'écriture devient son refuge très tôt, c'est le lieu où elle peut s'échapper, s'exprimer, et par lequel elle ressent une puissance inouïe, et, selon elle, masculine. C'est lorsqu'elle écrit sa première nouvelle à l'âge de 9 ans qu'elle a cette révélation. |
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La guerre d'Algérie est présente en elle via son oncle Amar tué à la guerre. La guerre entre les français et les arabes. La mort de son oncle Amar l'interroge, la travaille elle se pose des questions concernant son identité. La France est le pays de sa mère. Elle passe ses vacances chez ses grand-parents à Rennes et à Saint -Malo seul avec sa grande sœur, dans les années 70. Ses parents se sont rencontrés en 1960 à l'université de Rennes. Dans cette deuxième partie, Nina est différente, elle évoque ses souvenirs d'enfance accompagnés des odeurs qui vont avec. Nina Bouraoui a une écriture très affirmée, le "Je " est ancré dans son récit. "J’écrirai en français en portant un nom arabe. Ce sera une désertion. ". Ce sera surtout le moyen de réunir enfin ces deux identités, ces deux familles, ces deux histoires... qui ne font qu’une. |
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«Tous les hommes sont des pères, écrivez-vous. Et toutes les femmes sont des inconnues.» Est-ce cela qui vous a fait pencher du côté de l'homosexualité? Peut-être... Aurais-je aussi emprunté le désir des hommes pour les femmes? Je me suis longtemps demandé pourquoi l'homosexualité. A cause de l'Algérie? Pour échapper au monde trop violent des hommes? Enfant, j'étais déjà folle des filles, et je trouvais cela normal. Je savais que j'étais différente, je me disais que je voulais être un garçon, que j'aimais les filles et que cela m'apportait beaucoup de plaisir. Adolescente, je suis allée jusqu'au bout, je n'avais peur de rien, je voulais mourir d'aimer. A 18 ans, à peine arrivée à Paris, j'ai regardé dans les programmes des sorties, j'ai lu «Katmandou, club féminin». J'y suis allée et j'ai embrassé une fille. Je me suis regardée dans la glace et j'ai pensé: «Et bien, ça y est, je le suis!» C'était réglé. C'est ce que vous appelez, dans Poupée Bella, «le milieu des filles». Ce sont des endroits où une femme peut sortir seule sans être déconsidérée. Je me sentais forte, et fière. Il faut du courage pour séduire une autre femme, vous savez ! J'essuyais tellement de refus de filles à la fac que je me disais: «Autant aller dans un endroit où on me dira oui.» Dans ces lieux-là, on a le sentiment de pouvoir être soi-même, de pouvoir aimer. Tout le monde finit par se croiser, se connaître, voire voler la copine de l'autre... C'est carrément la jungle! C'est assez sauvage. Si on tombe amoureuse, il vaut mieux se sauver avec l'amour de sa vie et ne plus jamais revenir. Je vous fais peur, hein ! [Elle éclate de rire.] Oui, c'est sauvage ! Il n'y a pas de lois. Mais dans le monde réel, enfin «civil», c'est la même chose, non ? La différence, c'est que, dans le milieu des filles, cela se passe très vite. Il faut rencontrer, séduire, embrasser avant le matin. Il y a des ouvrières et des femmes d'affaires, des parisiennes et des provinciales, des filles chevaleresques et des petites «voyouses» qui ne respectent rien. Elles se mélangent. Elles chassent. Il y a dans tout cela quelque chose de très adolescent. Mais le jour finit toujours par se lever, et révèle les solitudes... Qui sont immenses... Mais, attention, ce milieu ne concerne que 1% de la population homosexuelle. Les autres ne vont pas dans ces endroits-là. Ce qui ne les empêche pas d'être seules. Je reçois beaucoup de courrier de lectrices, adolescentes ou femmes plus âgées, qui disent leur solitude, leur sentiment d'être sans cesse niées. En 2004, ce n'est toujours pas facile d'être une femme qui aime les femmes. Ce fut longtemps une souffrance pour vous. Oui, mais elle n'était pas à l'intérieur de moi : j'aime la beauté des femmes, la sensualité, la douceur, et je n'en ai pas honte. La souffrance venait du monde des autres où je ne trouvais pas ma place. L'homosexualité entre filles se devait d'être muette, secrète, le désir devait se déployer dans la nuit, et on sait que la nuit est violente. Mais peut-être aimais-je aussi ce secret, cette transgression ? La vie homosexuelle, c'est aussi une manière de prendre un chemin de traverse, de prolonger la jeunesse en ne suivant pas la route normale du mariage et des enfants. Je trouve magnifique d'aimer la même personne et de vivre avec elle, mais je suis opposée au mariage homosexuel : ce n'est pas cela qui nous donnera plus de respect. Que les homos aient des droits comme tout le monde. Mais si on est homosexuel, ce n'est pas pour mimer les autres ! L'homosexualité n'est pas une alternative à l'hétérosexualité. C'est autre chose, une autre forme d'amour. «L'homosexualité n'existe pas», écrivez-vous dans votre dernier livre, Poupée Bella... L'homosexualité, ce n'est qu'un mot. Quand j'ai osé l'écrire pour la première fois, je me suis dit: «Ah ! quelle incroyable victoire !» Mais le langage nous emprisonne. «Ah, vous êtes homosexuelle ?» On imagine tout de suite comment vous faites l'amour ! L'homosexualité féminine est entachée des fantasmes pornographiques des hommes, ils imaginent soit de belles félines qui ne font pas grand-chose entre elles (sous-entendu : ce n'est qu'un passage, elles finiront bien par avoir besoin des hommes), soit des «femmes camionneurs» couvertes de tatouages... Dire que l'on est homosexuelle, c'est être cataloguée par sa sexualité, et cela me dérange profondément. L'homosexualité, ce n'est pas une identité. Je pense que le désir et la sexualité ne sont pas dissociables de l'amour. «Toutes les filles veulent devenir célèbres pour réparer leur homosexualité», écrivez-vous également. Dans le milieu des filles, il y a un désir de réussite sociale, de célébrité, pour ne pas être réduite à l'homosexualité : «Je suis homosexuelle, d'accord, mais ce n'est pas grave parce que je suis une grande actrice ou une chanteuse» ... Moi ? J'avais 18 ans. Je me suis trouvé une place : l'écriture. Pour ne pas être la honte de cette famille. Personne ne m'a crue d'ailleurs [rires]. Je me suis dit que j'allais écrire un vrai roman [ce fut La Voyeuse interdite, prix du Livre Inter]. Et puis, l'écriture avait un autre but : j'écrivais pour me faire aimer. Aujourd'hui, j'écris parce que j'ai aimé. Vous avez mis longtemps avant de pouvoir parler directement de tout cela. Oui. A propos de mon dernier livre, on a parlé de coming out. Pas du tout ! Je ne suis pas une provocatrice. Je suis militante à ma manière : j'écris. Ecrire, c'est un acte de résistance. A l'intérieur de moi, il se mène un vrai combat dans l'écriture : c'est une guerre ! Et tant mieux ! Avoir choisi le métier d'écrire est aussi une manière de rester en terre sauvage. Mais, pour parler d'amour dans mes livres, je suis obligée de parler des femmes. Un jour, j'ai essayé d'écrire une belle histoire hétérosexuelle [elle rit à nouveau]. Un désastre ! |
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Bibliographie :
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