(Dayton, 2 mai 1950- New York, 12 avril 2009) est une universitaire et féministe, spécialisée dans les études gaies, lesbiennes et queer.
Elle était la parfaite incarnation de l'intellectuelle américaine, juive, hétérosexuelle et mariée. Elle fut pourtant reconnue, et unanimement célébrée, comme la fondatrice des études gays et lesbiennes.

Après avoir étudié à la Cornell University, Eve Kosofsky, épouse Sedgwick, soutient une thèse sur le roman gothique à la Yale University en 1975. Elle a enseigné la littérature à Berkeley, Boston University, Amherst College, Dartmouth College, et a longtemps été professeur d'Anglais à Duke University. C'est là qu'elle travaille sur l'homosexualité en littérature et qu'elle développe des thèses qui influeront durablement sur sa discipline.
Déjà, Between Men: English Literature and Male Homosocial Desire (1985), écrit dans une optique féministe, retourne la misogynie prêtée aux gays pour voir dans l'homosocialité masculine l'association du sexisme et de l'homophobie.

Avec Epistemology of the Closet (1990), l'analyse littéraire va de pair avec un engagement politique irréductible. Ses essais sur Oscar Wilde, Henry James ou Marcel Proust voisinent avec des remises en cause plus générales des idées reçues sur la sexualité, ce qui explique que des sociologues ou des historiens la citent. Dans ce livre, elle étudie notamment la définition moderne de l'homo/hétérosexualité. Aux côtés des travaux de l'helléniste David M. Halperin et de la philosophe Judith Butler, ce recueil d'articles novateurs contribue à façonner le champ des "Gay and Lesbian Studies" en même temps qu'il ouvre sur la théorie queer, dont il est l'un des textes fondateurs. Il serait en effet assez erroné historiquement d'opposer les "études gaies et lesbiennes" et la théorie queer, car les deux se sont, dans une très large mesure, installées ensemble et dans un mouvement commun. Eve Kosofsky Sedgwick revient sur ce qu'on appelle déjà les "queer studies" dans Tendencies (1993), qui aborde des sujets tels que le lesbianisme, le BDSM, ou le cinéma de John Waters.
Elle a participé - et c'est sa seule apparition publique en France - à l'important colloque organisé par Didier Eribon en juin 1997 au Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou à Paris (avec Monique Wittig, George Chauncey, Leo Bersani, Pierre Bourdieu, Nicole Brossard, Michael Lucey, etc.), et le texte de sa communication, Construire des significations queer, traduit par Eribon, a été publié l'année suivante dans les actes du colloque, sous la direction de ce dernier, Les études gays et lesbiennes (éditions du Centre Georges Pompidou), ce qui constitua un moment inaugural dans l'introduction de la théorie queer en France.
À sa mort le 12 avril 2009, elle enseignait en tant que Distinguished Professor au Graduate Center de la City University de New York (CUNY). Atteinte d'un cancer du sein, Eve Sedgwick consacra ses derniers travaux à montrer comment cette crise de définition de l'homosexualité avait structuré les discours et stratégies autour de la crise du sida, combat dans lequel elle fit preuve d'un engagement sans relâche.


Oeuvres
* Between Men: English Literature and Male Homosocial Desire, 1985 (ISBN 0-231-08273-8)
* Epistemology of the Closet, 1991 (ISBN 0-520-07874-8)
* Tendencies, 1993 (ISBN 0-8223-1421-5)
* Fat Art, Thin Art, 1995 (ISBN 0-8223-1501-7)
* A Dialogue on Love, 2000 (ISBN 0-8070-2923-8)
* Touching Feeling: Affect, Pedagogy, Performativity, 2003 (ISBN 0-8223-3015-6)
En collaboration
* Performativity and Performance, 1995 (avec Andrew Parker)
* Shame & Its Sisters: A Silvan Tomkins Reader, 1995 (avec Adam Frank)
* Gary in Your Pocket: Stories and Notebooks of Gary Fisher, 1996 (avec Gary Fisher)
* Novel Gazing: Queer Readings in Fiction, 1997 (avec Jacob Press)
Traductions françaises
* Épistémologie du placard, trad. et préface de Maxime Cervulle, Paris, Éditions Amsterdam, 2008 (ISBN 2354800037)
Cool technology
Eve Sedgwick pensait que les gens et les livres sont des composés d’histoires, des histoires qui passent leur temps à se réécrire mutuellement. Des dialogues – des dialogues de sourds, parfois, des dialogues superposés, mais des dialogues qui racontent ou font raconter, qui font écrire.
Ce matin, j’ai appris la mort de Sedgwick et maintenant, égoïstement je me demande ce que va devenir mon dialogue avec elle. On peut parler aux absents, bien sûr. On passe sûrement beaucoup de temps à ça. On peut parler aux morts – mais ce n’est plus un dialogue.
Il y a 18 ans, Sedgwick a écrit un livre où se trouvaient les réponses à des problèmes dans lesquels je me débattais, au même moment, comme une araignée dans un bocal. Pas les questions d’identité, de genre, de sexualité, mais précisément les extensions de ces questions – mon rapport au monde, à l'écriture. 18 ans plus tard j’ai trouvé son livre, et des vieux nœuds que j’avais oubliés se sont dénoués à l’intérieur de moi. Des portes se sont ouvertes, des nouvelles théories, des nouvelles histoires ont commencé à s’écrire. Je lui ai écrit pour lui en parler. Voilà sa réponse :
"Thank you for writing to me about Epistemology. It means a lot, more than maybe you'd guess, to get a feeling of how a published book resonates with another actual person--and 18 years later at that. Writing is such a cool technology, isn't it?"
(Merci de m’avoir écrit à propos de l’Epistémologie. Ça compte beaucoup, peut-être plus que tu ne pourrais le penser, de pouvoir éprouver comment un livre publié entre en résonance avec une personne réelle – et ça 18 ans plus tard. L’écriture est une technologie tellement cool, non ?).
Badtrip
Pour aller plus loin...
Sources :