Nos nouvelles...

 

 

Styx

 

Ce n'est pas toi….

 

Clémence était enfermée dans son appartement depuis quarante-huit heures.

Elle avait prévenu son bureau qu'elle serait absente quelques jours pour raison familiale. Ce n'était pas vraiment un mensonge… Tout au plus une forte altération de la réalité.

Elle était allongée sur son lit, dans un noir tout relatif, la lumière du soleil filtrant à travers les volets clos. Elle n'avait pas eu le courage de se relever pour tirer les rideaux.

Elle avait mal à la tête d'avoir trop pleuré. Mal au ventre aussi d'avoir trop vomi. Elle ne se souvenait pas s'être jamais mise dans un tel état. Mais s'était-elle déjà trouvée dans une telle situation ?

Le téléphone sonna. Elle n'alla pas décrocher. Le téléphone sonnait tous les quarts d'heurs depuis deux jours avec un léger répit pendant la nuit. Elle avait débranché le répondeur après le deuxième appel. Elle aurait dû également débrancher le téléphone, mais elle ne pouvait s'y résoudre.

Qu'y avait-il de plus à dire ? Elle avait déjà tout dit, non ? Tout le reste ne servirait qu'à remuer le couteau dans la plaie.

"Ce n'est pas toi… c'est moi…"

Clémence regretta un instant que le suicide n'ait jamais été une option. Peut-être qu'alors, elle ne souffrirait plus.

Elle sentit les larmes qui recommençaient à glisser le long de son visage. Comment pouvait-elle encore pleurer ?

Mais que lui avait-elle pris de lui demander ? Elle avait mal lu les signes. Elle s'était plantée en beauté. Il ne lui restait plus qu'à ramasser sa dignité en lambeaux et repartir.

Quand Véronique était arrivée dans l'entreprise, elle l'avait trouvée jolie, féminine, mais sans excès, utilisant avec discernement le "chic masculin" et un petit air d'indépendance plutôt plaisant. N'ayant pas l'occasion de travailler avec elle, elle avait peu de contact. Un "bonjour" amical le matin autour du distributeur de boissons. Un signe de main le soir en partant.

Un matin, autour d'un café, elle l'avait entendue dire à une de ses collègues qu'elle venait de perdre sa colocataire. Elle s'était demandée s'il s'agissait vraiment d'une colocataire ou bien de quelque chose d'autre.

Enfin, pour éviter d'avoir à se poser la question, elle s'assura que ses contacts avec la nouvelle, déjà réduits, seraient limités au strict nécessaire.

Puis un jour à la cantine, son plateau à la main, Véronique lui avait demandé si elle pouvait s'asseoir avec elle. A la fin du déjeuner, Clémence était conquise. Elle ne se souvenait plus de quoi elles avaient pu parler. Pas de travail, c'était sûr. Peut-être de livres ou de films. Ou de voyages. En tous les cas, elles avaient fait le projet d'aller au cinéma le vendredi soir suivant.

Elles prirent l'habitude de déjeuner ensemble et de sortir en fin de semaine, le vendredi soir ou le samedi.

Le choix des films revenait à Clémence qui, après plusieurs ratés, avait finalement cerné les goûts de sa nouvelle amie. Véronique, quant à elle, choisissait les expositions. Et si elle avait également appris les préférences de Clémence, elle n'hésitait pas à la bousculer parfois pour "ouvrir ses horizons".

Et les soirs où il n'y avait rien qui les tentait, elles allaient juste au restaurant ou bien, si leur trésorerie était un peu tendue, elles dînaient chez l'une ou l'autre.

Véronique racontait régulièrement à Clémence ses déboires amoureux… avec la gente masculine. Elle tombait amoureuse à une vitesse défiant toute concurrence avant de se rendre de compte qu'elle n'avait pas fait le bon choix et rompait tout aussi vite ou se faisait plaquer.

Mais après une semaine ou deux à se lamenter, elle retombait amoureuse et tout recommençait.

A son honneur toutefois, ses coups de foudre réguliers ne la firent jamais annuler les sorties quotidiennes avec Clémence. La soirée fut juste déplacée en milieu de semaine.

Les deux jeunes femmes se connaissaient depuis 18 mois maintenant quand Clémence réalisa que la dernière rupture de Véronique commençait à dater. Aurait-elle rencontré quelqu'un sans lui avoir dit ? Elle en ressentit un léger pincement de jalousie.

Elle avait eu le béguin pour Véronique du moment où elle l'avait vue et la proximité née de leur amitié n'avait fait qu'amplifier le sentiment. Elle n'avait aucune illusion sur son éventuelle issue. Elle savait ce qu'il en coûtait d'en pincer pour une hétérote. Larmes et cœur brisé à coup sûr. Mais le cœur a ses raisons….

Paradoxalement, de savoir où en était Véro lui donnait une mesure de satisfaction dans cette absurdité.

Cependant Véronique nia toute nouvelle liaison, déclarant uniquement qu'elle voulait prendre un peu de recul.

Les deux jeunes femmes poursuivirent leurs sorties jusqu'à cette fatale soirée deux jours plus tôt.

Exceptionnellement, Véronique avait choisi le film. Elle voulait voir Fire de Deepa Metha dans le cadre d'un petit festival sur la condition des femmes dans le monde. Clémence marqua son étonnement. Elle avait proposé une fois ou deux d'aller voir un film au contenu… alternatif, mais Véronique n'avait jamais souhaité les voir et Clémence n'avait pas insisté. D'où son étonnement à ce choix. Elle tenta d'éclairer son amie sur le développement de l'histoire, pour éviter toute mauvaise surprise, mais ses réticences furent rapidement écartées.

La soirée s'était passée normalement. Elles avaient ensuite dîné dans un petit restaurant grec à proximité. Elles avaient discuté du film, de la situation des femmes en Inde. Puis Véronique avait commencé à parler de l'homosexualité.

Clémence était restée très circonspecte, alimentant la conversation juste quand il le fallait, se limitant aux généralités pouvant être lues dans n'importe quel journal ou revue de grande diffusion.

Puis soudain, tout dégénéra. Clémence avait-elle abusé de la resina, le petit vin blanc grec au goût de résine ? Véronique fit-elle une observation qui lui laissa penser que peut-être… ?

Clémence ne pouvait plus se rappeler. Les seuls mots qui restèrent dans ses oreilles furent ceux qu'elle prononça soudain.

"Pourtant, c'est possible. Je suis lesbienne et je crois bien que je t'aime."

Sont-ce ces mots qui la dessoulèrent ou bien l'air soudain effrayé de Véronique ?

Elle aurait voulu les reprendre, faire comme s'ils n'avaient jamais été prononcés, mais ce n'était pas possible.

Véronique bégaya. "Mais…mais…"

Clémence se leva soudain, sortit un billet de son porte-monnaie qu'elle jeta sur la table et partit précipitamment sans se retourner.

Elle rentra chez elle à pied. Le trajet était long, mais elle n'aurait pas supporté les transports en commun ou même un taxi. Elle avait pensé que la marche lui aurait remis les idées en place. Mais à son arrivée, elle ne put que voir son répondeur téléphonique qui clignotait désespérément, plein d'une dizaine de messages. Elle les écouta. Ils disaient tous de rappeler Véronique. Elle était prête à le faire si le dernier message n'avait pas été soudain différent des autres.

"Je t'en prie, appelle-moi ! Il faut que l'on parle. Je ne comprends pas ce que tu veux… enfin si, je crois… mais ce n'est pas possible… Mais ce n'est pas toi, je t'assure, c'est moi…"

Elle s'écroula sur son lit en pleurant juste quand le téléphone sonnait à nouveau, le répondeur prenant la communication.

Le lendemain, elle avait juste eu le courage d'appeler son travail pour dire qu'elle s'absentait. Elle retira enfin ses vêtements de la veille, enfila un pyjama et se recoucha. Elle dormit, pleura, parfois au bord de l'hystérie, se rendit malade et recommença.

Et quarante huit heures plus tard, alors qu'elle n'aurait dû plus avoir la moindre larme à verser, chaque sonnerie du téléphone réenclenchait le processus.

Puis en fin de journée, Clémence remarqua soudain que le téléphone n'avait plus sonné depuis presque une heure.

Cette réalisation la plongea dans l'inquiétude. Elle croyait connaître Véronique et savait que la jeune femme n'allait pas se laisser arrêter par un téléphone auquel on ne répondait pas.

Effectivement, peu après, une nouvelle sonnerie se fit entendre : cette fois à la porte d'entrée.

Clémence se leva, presque à regret. Elle savait qui elle trouverait derrière la porte.

Il faut croire qu'elle ne se leva pas assez vite car rapidement, de grands coups contre la porte succédèrent à la sonnette.

Quand elle entendit la voix de sa voisine de palier, elle se décida à agir. Elle mit en place la barre de sécurité et entrebâilla la porte.

"Ne reste pas là, Véro ! Il n'y a rien à ajouter."

Elle voulut repousser le battant, mais Véronique avait glissé son sac dans l'étroit passage.

"Oh non, mademoiselle ! Tu ne vas pas me faire ce coup. Tu ne peux pas m'asséner ce type de déclaration sans annonce préalable et me planter là comme ça. J'exige une explication."

"Tu exiges ?" Il était certains mots que Clémence ne supportait pas et toute sa peine se mua en colère. "Tu exiges ! Tu as déjà répondu. Tu ne t'en souviens pas ? Je ne peux pas… C'est pas toi… C'est moi… Tu ne te souviens pas ?"

"OK… OK… pas d'exigence… Mais tu ne crois pas que j'ai droit à un peu plus de considération ? J'apprends deux choses énormes sur mon amie… ma meilleure amie… Je n'ai pas crié, pas brandi de crucifix ni jeté d'eau bénite. Et ce n'est pas maintenant que je vais le faire… Tu ne trouves pas normal que je veuille te parler ? Je suis concernée également, non ?"

"Je pue… me suis pas lavée depuis l'autre soir. Et puis c'est l'bordel ! Va-t-en ! On parlera…plus tard…"

"Oh que non ! Je suis là et je ne bougerai pas tant que tu ne m'auras pas fait entrer. Le bordel, je m'en tape… Tu connais le mien… Et si tu pues, tu iras prendre une douche. Mais laisse-moi entrer !

"Véro, je t'en prie ! Pas ce soir…Je suis épuisée… Je ne pourrai pas supporter une discussion…"

"D'accord, on ne discute pas, mais j'ai vraiment quelque chose à te dire et je ne veux pas le faire sur le palier."

"Et tu promets qu'ensuite, tu partiras ?"

"Promis !"

De guerre lasse, Clémence repoussa la porte après que Véronique eut ôté son sac, retira la barre de sécurité et laissa entrer la jeune femme.

Elle ne laissa pas le temps à Clémence de réagir et la prit dans ses bras.

"C'est vrai que tu ne sens pas bon. Tu as été malade ?"

"Oui. Laisse-moi ! Je vais me changer…"

"Oh non ! Les numéros de disparition, j'ai donné… Alors ne bouge pas tant que je n'ai pas fini !"

Clémence essaya de se dégager, mais Véronique ne céda pas.

"Clém'… Ne me rends pas la tâche plus difficile ! Tu es peut-être épuisée, mais je n'ai pas beaucoup dormi non plus. Pourquoi es-tu partie comme ça ? N'as-tu pas confiance en moi ?"

"Ce n'est pas ça…"

"Chhhut ! Laisse-moi continuer ! Il y a plein de choses que je ne comprends pas, mais j'ai pu me rendre compte en deux jours sans pouvoir te voir, te parler, combien tu comptes pour moi… Bon, je le savais déjà… mais que tu me rejettes en refusant de décrocher ce foutu téléphone…ça m'a fait mal… Alors je ne vais pas te dire : oublions ça et restons bonnes amies…Je veux vraiment que l'on parle et que tu sois patiente avec moi… que je m'habitue à l'idée…"

Clémence réussit à repousser Véronique et répondit avec force. "Je ne veux pas servir de cobaye…"

"Il n'en est pas question, je t'assure. Il y a juste que… je n'avais jamais pensé à toi comme ça…mais après y avoir réfléchi sans arrêt pendant deux nuits et deux jours… je ne vois pas pourquoi… Alors je te demande un peu de temps… Tu sais pourquoi tu m'aimes... Laisse-moi découvrir combien je t'aime…"

"Véro…"

Clémence ne se débattit pas quand Véronique l'enlaça à nouveau.

"Je t'en prie… dis oui…"

"Tu sais que je ne peux rien te refuser…"

"Non, je ne savais pas." Elle sourit. "Dans ce cas, pendant que je nous prépare un petit frichti, va prendre une douche ! Je suis désolée, mais tu en as vraiment besoin."

Et le monde de Clémence recommença enfin à tourner dans le bon sens.

 

Fin

novembre 2006

 

 

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Lettres à Djamila

 

Chère Djamila,

Il ne s'est pas passé grand-chose depuis ma dernière lettre. Enfin, rien à titre personnel puisque, ailleurs, je crois que tout le monde est au courant. Même moi qui ne lis plus les journaux, qui n'allume ni télévision ni radio, je sais ce qui s'est passé le 11 septembre dernier.

Donc, comme je disais, pour moi... rien de spécial. Bien que...

A midi, j'ai profité une fois de plus de ma pause déjeuner pour aller à la FNAC. Compte tenu des montants astronomiques (pour mon budget) que je peux y dépenser, je continue de me limiter à une visite par mois. A moins d'une urgence thérapeutique. Quand ça ne va pas, certaines vont chez le coiffeur, d'autres s'achètent de nouvelles fringues. Moi, tu me connais, je vais à la FNAC.

Là, c'était juste la visite mensuelle, voir les nouveautés.

J'ai suivi mon parcours habituel : les DVD qui viennent de sortir dès l'entrée, puis les nouveautés musicales. Ensuite, tout droit jusqu'aux BD au fond du magasin après avoir jeté un coup d'œil aux ouvrages consacrés à la photo et au cinéma. Là, un arrêt prolongé, rendu encore un peu plus long par tous ces gens en train de lire, appuyés contre les rayonnages et qui gênent la circulation (D'accord, j'exagère. Moi aussi, je bloque le passage). Ensuite, je reprends la seconde allée, longeant le coin des livres en langue étrangère - rien en anglais à se mettre sous la dent cette fois - puis tous les livres de poche. Enfin, côte à côte, la SF et les polars : second arrêt prolongé. Enfin, petit coup d'œil à la littérature étrangère.

Mais aujourd'hui, je me suis accordée un petit détour vers la littérature française (pour trouver le dernier livre de Muriel Cerf dont j'ai vu une publicité dans je ne sais plus quelle revue. Eh oui, depuis tout ce temps, je continue à lire ses livres. Ils ont changé, mais moi aussi… J'aime toujours). D'habitude, je ne m'y arrête que très rarement. En dehors d'un auteur ou deux que j'apprécie, pas obligatoirement les plus connus, il n'y a plus grand-chose qui attire ma curiosité. J'ai sûrement tort, mais je ne culpabilise pas pour autant.

Bien sûr, l'ouvrage que je cherchais n'était pas publié chez Gallimard, dont la table bloque presque le passage. En général, c'était plutôt au fond. Je parcourais les allées, regardant avec attention chacun des titres exposés sur les tables des nouveautés, quand le comportement étrange d'un autre client attira mon attention. Il feuilletait un livre trouvé sur la table la plus éloignée, celle qui présentait la poésie contemporaine d'un côté et les textes classiques de l'autre (tout depuis "L'Iliade" jusqu'à "L'art d'aimer" d'Ovide). Il ressemblait à l'idée que je me fais d'un universitaire, barbe et cheveux blancs bien taillés sur un visage qui n'était pas si vieux que ça, de petites lunettes à monture métallique, un costume de tweed. Il venait juste de rejeter sur la table d'exposition le livre qu'il parcourait comme s'il lui brûlait les doigts et il s'éloignait rapidement. En fait, il aurait marché plus vite, il aurait été en train de courir. J'imaginais déjà les commentaires qui tu lui aurais sûrement lancés si tu avais été avec moi.

Je m'approchai, étonnée. J'allais saisir le malheureux fascicule, tout de travers sur les piles quand un autre titre accrocha mon regard et plus encore les trop courts mots qui le soulignaient : un roman lesbien. Je tendis la main. Je ne connaissais pas l'éditeur, je ne les connais pas tous. J'arrivai enfin à faire fonctionner mes doigts et je pris le livre. Je le retournai, allant vers ma première source d'information : la quatrième de couverture. "…quand un slow dérape jusqu'à l'étreinte impudique, tout est simple mais lorsqu'elle découvre que la troublante Zoé n'habite pas à l'adresse indiquée, l'histoire se complique…."

D'accord, c'est un roman lesbien. Et maintenant que je regarde mieux tous les livres en piles rangées devant moi, je devine que la première ligne d'ouvrages doit concerner les filles et la deuxième ligne, les garçons. Wow, je savais que dans certaines librairies généralistes aux Etats-Unis, ils avaient un rayon consacré aux littératures alternatives, mais là, à la FNAC…. Depuis combien de temps ne suis-je pas venue par ici ? Bien sûr, la FNAC avait comme slogan le libraire révolutionnaire… non, l'agitateur d'idées ? Je suis vraiment une catastrophe quand on en vient aux publicités. J'ai une très bonne mémoire, mais je crois que je pourrais pousser Ségala au suicide, tant je suis imperméable aux slogans publicitaires.

Je sentais un petit sourire se former sur mes lèvres tout en choisissant trois livres. Mon bras gauche commençait à se crisper sur tout ce que j'avais déjà pris et il était temps maintenant de me diriger vers les caisses : j'avais fait le plein pour le mois. Alors que j'ajustais la pile de livres dans mes bras, quelqu'un s'est approché de moi.

Maintenant, Djam', je vais essayer de te retranscrire la scène. Tout a commencé ainsi :

"Excusez-moi… Etes-vous lesbienne ?"

La voix est douce, un peu tremblante.

Je redresse la tête pour voir qui m'aborde ainsi, mes sourcils se lèvent et mes lunettes glissent sur le bout de mon nez.

Elle est grande, c'est le moins qu'on puisse dire. Plutôt mince mais c'est difficile à dire car elle porte des vêtements très flottants, une salopette et un sweat-shirt. Elle a les cheveux courts. Je ne distingue pas bien le reste de son visage car elle a baissé la tête.

Enfin, j'arrive à sortir un mot.

"Pardon ?"

Elle rougit. "Je suis désolée, je voulais…."

"Pourquoi ?" Je sais, je ne lui facilite pas la tâche, mais elle ne me semble pas en train d'effectuer un sondage. Et avant de répondre aux questions que je ne comprends pas immédiatement, j'aime mieux connaître toutes les données du problème. Je suis juriste, appelle ça de la déformation professionnelle.

Elle rougit encore un peu plus si c'est possible. "Je dois présenter ma petite amie à mes parents demain soir…."

"Et… ?" Là, j'avoue, elle m'a perdue.

"Je n'ai pas de petite amie." Elle a baissé un peu plus la tête et je l'ai à peine entendue. J'éclaterais de rire si je ne sentais bien combien cela lui est important.

"Et…?" Elle ne m'aide vraiment pas.

Elle relève à peine la tête et elle parle encore plus bas. "Voulez-vous m'accompagner demain ?"

Je lâche mes bouquins. Plusieurs personnes se retournent et me regardent. Je fais un vague signe de main et me baisse. Elle est là également et a commencé à ramasser les livres.

J'effleure son bras. "Laissez, je vais me débrouiller."

Elle s'écarte. Elle semble prête à pleurer. Je ne supporte pas de voir pleurer. Une larme et je suis perdue à la raison. Je n'ai qu'une envie, la prendre dans mes bras et lui dire que tout va s'arranger. Il faut que je fasse quelque chose….

"Avez-vous déjeuné ? Avez-vous le temps…"

Son visage s'est éclairé et elle sourit. "Non, je n'ai pas mangé et oui, j'ai le temps."

Je me mets debout, mes livres sous le bras et je lui tends la main pour l'aider à se relever. "Je vous invite à manger une salade à l'une des brasseries de l'esplanade. Leur terrasse est en plein soleil, on sera bien."

Elle m'a suivie aux caisses où j'ai payé rapidement mes achats, puis je l'ai entraînée vers une des brasseries qu'il m'arrive de fréquenter quand je déjeune avec quelqu'un. Après avoir passé nos commandes, une "parisienne" pour moi, une "auvergnate" pour elle, on se présente enfin. Elle s'appelle Christine et elle est étudiante en lettres. Elle travaille sur sa thèse. Le sujet ? Le journal intime dans la littérature européenne du 20ème siècle. En fait, c'est plus compliqué, mais c'est ce que j'ai retenu. Elle pense aussi à l'agrégation. Elle est fille unique, une mère au foyer, un père à responsabilités dans la grande industrie pharmaceutique. Elle vit dans un petit deux-pièces dans le Quartier Latin, payé par ses parents. Tout ça me surprend, mais je pense que je me suis laissée avoir par sa tenue qui la fait davantage passer pour une adolescente que pour une jeune femme travaillant sur sa thèse.

Moi, j'en dis le moins possible, pas prête encore à m'ouvrir à la première rencontre même si elle a un sourire adorable.

Quand nous sommes enfin servies, nous commençons à manger silencieusement. Je vois qu'elle est en train de réfléchir. A ce qu'elle a demandé un peu plus tôt dans le magasin et pourquoi ? A ce qu'elle veut ou peut me dire ?

Elle a commencé doucement. "Mon père ne pense pas que des études de Lettres soient vraiment sérieuses et il veut que je me marie. Alors régulièrement, il invite à dîner de jeunes cadres prometteurs qu'il a sous ses ordres. Mais il y a un mois environ, alors que mes parents me demandaient de venir le samedi soir suivant, j'ai craqué. J'ai dit que j'aurai plaisir à les voir, mais qu'il ne fallait pas compter sur moi s'ils voulaient me présenter un énième jeune homme bien sous tous rapports. Quand ma mère m'a demandé des explications, j'ai répondu, et je ne sais toujours pas pourquoi, que j'avais une petite amie et que ça allait très bien ainsi."

Elle s'arrêta, but quelques gorgées d'eau et reposa son verre, pensive. "Quand j'ai réalisé ce que je venais de leur dire, je ne savais plus trop ensuite comment poursuivre. Même si l'idée que j'étais peut-être…" Elle rougit. "… comme ça… m'avait déjà effleurée, je n'y avais jamais vraiment fait attention. Mais une fois que je l'ai dit à mes parents ce soir-là, j'ai senti au plus profond de moi combien ces mots étaient vrais. Même si je n'avais pas et n'ai toujours pas de petite amie."

"Ils ont pris ça comment ?"

"Avec plus de calme que je ne l'aurais pensé. Mon père était très étonné, mais il ne s'est pas énervé. Il a pour règle de toujours se donner un temps de réflexion avant de prendre une décision quand il fait face à une situation nouvelle. Quant à ma mère, elle ne s'est pas laissé désarçonner. Elle a lancé immédiatement une nouvelle invitation et ça tombe demain. Mais je les ai surpris à discuter un peu plus tard et ils semblent perturbés."

"Ils n'ont manifesté aucune opposition depuis ?"

"Non et je les admire pour cela. Ils m'ont toujours laissée libre de mes choix même s'ils n'étaient pas d'accord. Comme pour mes études. Mais j'ai toujours été très raisonnable. Donc ils n'ont jamais eu de raison de s'inquiéter. Avec cette 'bombe' que j'ai lâchée il y a un mois, c'est sûrement ce que j'ai dit ou fait de plus extrême."

J'ai eu une espèce de ricanement. "Commencer à tester les limites ainsi…"

"Je sais, ce n'est pas le plus facile. Et j'appréhende d'autant la soirée de demain si je dois y aller seule. Si j'annule, le dîner sera reporté et le problème sera le même. Si je dis que j'ai rompu ou qu'il n'y a jamais eu personne, j'ai peur qu'ils tentent… je ne sais pas… de me persuader…"

Là, tu vois Djam', je n'ai pu m'empêcher de poser une main sur son bras à côté de moi. Je pouvais sentir sa douleur alors qu'elle fait face à cette métamorphose, qu'elle doit se débarrasser de sa vieille peau pour enfin arborer ses propres atours. Comment elle doit s'ajuster et reprendre la mesure de tout son environnement à la lumière de cette découverte. Et qui suis-je pour lui donner le moindre conseil alors que mon expérience, par ma faute, n'est vraiment pas à prendre en exemple.

Alors, c'est sûrement la juriste en moi qui lui a conseillé la vérité, mais aussi de s'y accrocher, à cette vérité, si elle était sûre d'elle. Cela semblait peut-être difficile, mais tellement plus simple au bout de compte que de ramener une parfaite inconnue chez ses parents en la faisant passer pour sa petite amie.

Je n'ai pas osé lui demander comment il se faisait que, jolie comme elle était, elle n'ait trouvé personne dans son entourage à la fac. Ou qu'elle se soit rabattue sur quelqu'un comme moi, visiblement plus âgée qu'elle et loin d'être un canon. Et ne cherche pas à me contredire : je t'ai déjà expliqué que ces derniers temps, je me suis un peu laissée aller.

On a fini tranquillement de manger. Elle ne voulait pas de café, et comme je ne suis toujours pas spécialement accro' à cette mixture, j'ai réglé l'addition. Elle n'était pas d'accord au départ, mais je lui ai fait remarquer que je l'avais invitée et elle a finalement accepté.

On s'est séparé sur la place des Innocents.

J'ai pensé à elle une partie de l'après-midi. Je me demande ce qu'elle va faire. Va-t-elle retourner à la FNAC ou ailleurs pour trouver une autre volontaire ? Dira-t-elle la vérité à ses parents ou va-t-elle s'enfermer dans une série de mensonges qui pèseront de plus en plus lourd dans sa vie ?

Je ne sais pas.

Et toi Djam', as-tu une lueur de sagesse à me transmettre sur cette histoire ?

Je t'embrasse,

Manu

 

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Salut Djam',

Tu ne vas pas croire ce que je vais te raconter. Et non, je ne vais pas me prendre pour Madame de Sévigné.

Ce soir, en sortant du boulot, il était 19 heures environ (plutôt raisonnable pour moi, tu me l'accorderas), j'entends qu'on m'appelle. Je me retourne et devine qui je vois ? Christine, l'étudiante de vendredi. Figure-toi qu'au lieu d'aller directement à la bibliothèque comme elle avait dit, elle m'a suivie. Et comme je n'avais aucune raison de me méfier, je n'ai rien remarqué. Elle m'attendait depuis 17 heures 30, ne sachant pas à quelle heure j'arrêtais.

Elle m'a traînée jusqu'à un café à proximité et dès que deux cocas furent placés en face de nous, elle entreprit de me raconter sa soirée chez ses parents. Enfin, je devrais plutôt dire sa journée chez ses parents. Car ayant opté pour la vérité, elle a préféré prendre son temps et ne pas être limitée à la durée d'un repas. Son père a essentiellement écouté alors que sa mère l'a assaillie de questions et semble un peu réticente. Globalement, ça semble s'être tout de même bien passé. J'étais contente pour elle et le lui disais quand elle ajouta que ses parents l'avaient enfin laissée tranquille quand elle avait dit qu'elle venait de rencontrer quelqu'un, mais qu'il était encore trop tôt pour en dire plus.

J'allais lui demander pourquoi elle avait monté tout ce cirque vendredi si elle connaissait quelqu'un quand j'ai remarqué la façon dont elle me regardait. J'ai réalisé qu'elle parlait de moi. Mais tu le sais tout comme moi, il ne peut être question de quoique ce soit pour autant que je sois concernée.

Ensuite, j'avoue que j'ai fui. Je me suis levée brusquement en marmonnant que j'avais oublié un autre rendez-vous. J'ai jeté quelques pièces sur la table et je suis partie. J'ai juste eu le temps de voir son visage, visiblement choqué, avant de quitter le café.

Il est maintenant quatre heures du matin et je n'ai pas encore réussi à trouver le sommeil. Est-ce la nouvelle façon de draguer des jeunes ? Une nouvelle histoire qu'elle s'est racontée pour l'aider face à ses parents ? A quoi pensait-elle ? Je pourrais être sa mère ! Non. Là, j'exagère. Et pourquoi cette histoire me dérange-t-elle au point de m'empêcher de dormir ? Pourquoi suis-je partie si rapidement ? Je n'avais qu'à lui dire non, tout simplement.

Heureusement que mercredi matin, je prends enfin mes vacances. J'en ai vraiment besoin, aussi bien pour me reposer que pour me changer les idées. Frédérique (Je t'ai déjà parlé de Frédérique, ma patronne) me dit que je travaille trop. C'est un peu fort, venant de la bouche de ton employeur. Tu ne crois pas ?

Allez, je vais essayer de dormir un peu. La prochaine fois, je t'envoie une carte postale.

Bisous

Manu

 

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Ma chère Djamila,

Je me dis régulièrement que je ne devrais pas rentrer de vacances, rien qu'à cause de la pile de boulot qui sera sur mon bureau. Mais là, en plus, un vrai psychodrame m'attendait.

Christine est passée au Cabinet pendant mon absence et m'a demandée. Frédérique, qui était à proximité, a répondu que je n'étais pas là. Après je ne sais pas trop ce qu'il s'est passé, mais la petite est partie en pleurant. Et maintenant, Fred pense que c'est de ma faute : Pourquoi dit-elle ça ? Je n'étais même pas là et je ne peux pas dire que je la connais.

Il faut croire que mes réponses n'ont pas été très convaincantes car Frédérique ne me lâche pas depuis deux jours que je suis rentrée. Que veut-elle que je fasse ? Que j'aille à la sortie des facs de lettres à la recherche d'étudiantes s'appelant Christine ?

Il n'y aurait pas eu cet incident, je pourrais encore te parler de mes vacances. Il y longtemps que je n'étais pas partie à la découverte d'un nouveau pays et ces quelques jours en Italie m'ont fait le plus grand bien. Je me suis gorgée d'art, d'histoire, de beauté… je devrais tenir un an comme ça ! Pourquoi avais-je arrêté de voyager alors que j'aime tant ça ? C'est vrai que ces dernières années, j'ai perdu le goût pour beaucoup de choses. Mais peut-être que ça me revient.

Je t'envoie des photos dès qu'elles sont tirées.

Bisous

M

 

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Bonjour,

Tu sais que je me demande si quelqu'un ne m'a pas lancé un sort ? Tout allait bien dans ma petite vie tranquille. Et depuis moins d'un mois, tout fout le camp !

Hier soir, en quittant le bureau (tard, il devait être plus de 21 heures), je vois Christine en bas. J'aurais bien tenté n'importe quelle manœuvre échappatoire si Frédérique n'avait pas été avec moi et n'avait pas été la saluer en me traînant derrière elle. Elle nous a laissées face à face sur un éclatant : "Vous voyez qu'elle est rentrée de vacances !"

Je suis restée plantée là, me sentant coupable sans savoir vraiment pourquoi. Puis j'ai réalisé que j'étais supposée être l'adulte responsable dans cette non-histoire. Mais que faire ? Rien, l'ignorer et la retrouver en pleurs un de ces quatre dans la salle d'attente du Cabinet ? Tenter un geste amical et risquer qu'il soit perçu pour ce qu'il ne sera pas : une ouverture ?

Elle a pris les devants en demandant à me parler. Mais tu vois la rue de Rivoli un vendredi à 9 heures du soir ? Il n'y a rien. Même la Samaritaine est fermée. Mais je ne pouvais pas faire moins que de l'écouter. Alors, je l'ai entraînée vers les Halles, une fois de plus, cette fois, "Chez Clovis".

En prenant le menu, j'ai réalisé que ce n'était pas une bonne idée car je n'ai pas si faim que ça. Enfin, une fois de plus, deux salades seront les victimes innocentes de cette soirée.

On a commencé en même temps, en cœur. "Je suis désolée." Un début de sourire de part et d'autre, signe de décrispation. J'ai repris plus rapidement. "Je suis désolée d'être partie si rapidement la dernière fois alors que nous n'avions pas fini."

"Je suis désolée d'avoir fait du scandale à ton bureau pendant ton absence."

Tiens, elle ne me tutoyait pas avant, mais bon... vu ce qu'on a "traversé", ça se justifie.

J'ai répondu. "J'aurais dû te dire que je partais en vacances..."

Elle a sourit au tutoiement, puis a secoué la tête. "Non, tu n'avais aucune raison. Je me suis... comportée comme une gamine, une véritable idiote. Je ne sais pas comment expliquer sauf que tu m'as écoutée et conseillée alors que tu ne me connaissais pas. Je t'ai trouvée sympathique et je me suis fait des idées."

Le moment était véritablement aux confessions. "J'ai eu peur de ce que j'ai cru voir dans ton regard. Pou répondre à ta toute première question, oui, je suis lesbienne mais je ne l'ai accepté qu'il y a très peu de temps. Et, pour des tas de raisons, je ne pense pas être de celles qui feront une bonne compagne... trop d'années de célibat."

Tout était dit. J'attendais maintenant sa réaction. Allait-elle me rendre la monnaie de ma pièce et me planter là ? Allait-elle au contraire faire un drame ? J'aurais dû me douter qu'elle choisirait une troisième voie.

"On a mal démarré. Recommençons à zéro !"

"Oui ? "

"Bonjour, je m'appelle Christine et j'aimerais être ton amie... on n'a jamais trop d'amis."

Que pouvais-je répondre ? Merci mais j'ai déjà ce qu'il me faut ? J'ai cessé de faire l'imbécile et j'ai dit. "Je m'appelle Emmanuelle et je serais heureuse d'être ton amie."

Elle aurait vu le Père Noël, elle n'aurait pas semblé plus heureuse. Je me suis interrogée deux secondes sur ma santé mentale et j'ai laissé tombé. On a échangé des numéros de téléphones et prévu de se voir vendredi soir. L'atmosphère maintenant plus détendue, nous avons attaqué notre dîner en parlant de choses et d'autres, commençant le vaste processus qu'est d'apprendre à connaître quelqu'un d'autre.

Et voilà où j'en suis ce soir, Djam'. Je ne sais pas si j'ai fait une bêtise ou pas. Je ne peux nier que je l'aime bien, et c'était vrai dès la première minute où je l'ai vue, passée la surprise initiale. Je suis quand même inquiète car, elle a beau dire, au bout du compte, je sais ce qu'elle veut et je ne suis toujours par sûre de ce que je veux.

Dis-moi ce que tu penses de tout ça.

Bisous

M

 

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Je n'avais pas écrit depuis le début du mois. Que dire ? (Je sais, je tourne autour du pot) Il y a pas mal de travail. Ah, pas ça ? Christine ? On se voit en moyenne deux à trois fois par semaines, en gros un déjeuner près de mon bureau, un dîner chez l'une ou l'autre mais souvent chez elle, et une sortie, ciné ou théâtre, le vendredi ou le samedi. On parle, elle, plus que moi. Je sais que je n'ai rien abordé de sensible.

Une ou deux fois, il lui est arrivé de passer chez moi, le soir, pour travailler : elle a avoué en rougissant que parfois, elle se met à penser à moi et n'arrive plus à se concentrer. En me sachant à côté d'elle, elle peut travailler pendant deux heures sans culpabiliser. Ces soirs-là, elle me lit des passages de sa thèse ou elle me raconte ses démêlés avec son directeur de thèse qui ne semble pas apprécier son indépendance intellectuelle. Tout ça me dépasse un peu, mais je dois reconnaître que ce qu'elle écrit me paraît très brillant.

Cependant, autant être honnête, elle, comme toutes les autres avant (et il n'y en a pas eu tant que ça), n'est pas toi.

Mais comme je l'ai déjà dit, je l'aime bien et elle rompt agréablement ma solitude qui commençait à devenir pesante ces derniers temps.

Tu me manques terriblement.

M

 

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Djam',

Où es-tu quand j'ai besoin de toi ? Je me sens vraiment perdue, tiraillée entre plusieurs sentiments contradictoires. Je me sens vraiment attirée par Christine et les regards enamourés qu'elle me lance sans même tenter de les dissimuler n'aident vraiment pas. Mais je vois aussi dans ce même regard qu'elle me laisse maîtresse de la décision.

Tant d'arguments vont contre son désir : notre différence d'âge et d'expérience. Je sais qu'elle regarde après moi pour plein de choses, mais je ne suis pas sûre de vouloir approfondir cet engagement. Et puis, je me demande si elle n'a pas besoin de lunettes. N'a-t-elle pas vu quelle épave j'étais ?

Et puis il y a toi...

J'ai beau faire, dire, il y a toujours un moment où je ne peux m'empêcher de les comparer à toi. Elle, dans son genre, est sûrement la plus éloignée de toi. Grande, blonde, longiligne et un rien androgyne, là où tu es petite et brune et toute en courbes féminines. Un léger fond d'insouciance que tu n'as jamais eu. Elle n'est pas technique pour un sou. Elle fait pourtant partie de cette génération à qui on montrait des ordinateurs à l'école, non ?

J'ai pourtant l'impression qu'elle va demander un ordinateur à ses parents pour Noël. Je ne sais pas comment elle a fait sans pendant ses études. Elle dit juste que j'ai modifié sa vision de l'objet.

Mais le fait est que tu as toujours la première place dans mon cœur. Tu le sais, n'est-ce pas ?

La seule différence est que si elle me dit un jour qu'elle m'aime, je n'aurai aucun doute sur ce qu'elle veut dire.

Je t'embrasse,

Manu

 

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Bonjour Djam',

Sans tes conseils avisés, je suis bien obligée de me débrouillée seule. Mais je sais que si je ne vais pas au Paradis (pour autant que je croie à tout ça), ce sera à cause de mon comportement cruel à l'égard de Christine.

Hier soir, nous sommes allées au cinéma comme c'est souvent notre habitude. Je ne saurais plus te dire le titre du film, ni qui jouait dedans. Je sais juste qu'il y eut assez rapidement au début du film un passage un peu plus haletant. A-t-elle alors fait le premier mouvement ou bien était-ce moi ? Toujours est-il que nos mains se sont trouvées et ne se sont plus lâchées.

Nous sommes ensuite aller chez elle et elle m'a tenue dans ses bras une partie de la nuit, mi- assise mi-allongée sur son canapé.

La cruauté dans tout cela ? A part un petit bisou sur la joue quand je l'ai quittée aux petites heures ce matin, nous ne nous sommes pas embrassées malgré l'envie que nous en avions.

J'ai réalisé deux choses : j'ai bien aimé être tenue. Et entre nous deux, c'est toujours moi qui "tenais". Est-ce une question de taille ? Est-ce qu'à l'époque, je n'en avais pas le besoin ? Je ne sais pas.

Je me souviens de l'une des dernières soirées que nous ayons passé ensemble. C'était un 13 juillet. Nous avons d'abord vu le feu d'artifice tiré d'un terrain plus bas dans ta rue. Il faisait un peu frais et comme tu n'avais pas de pull, tu t'étais blottie contre moi, prenant mes bras pour les nouer autour de toi. Plus tard, après avoir raccompagné une de tes nièces dans sa banlieue, nous étions restées plusieurs heures dans la voiture à bavarder. Nous avons toujours été très proches. Pourtant, ce soir-là, je sais que j'étais bien près de dévoiler l'ampleur de mes sentiments. Tu as dû le sentir car tu t'es glissée contre moi et, comme tu le faisais souvent, tu m'as dit que tu m'aimais. Et je t'ai répondu de même en essayant d'étouffer le sanglot qui me serrait la gorge, ayant toujours dans l'oreille tes quelques mots au détour d'une conversation vieille déjà de plusieurs années, "que les filles, c'était pas ta tasse de thé".

Alors pourquoi après tout ce temps, je n'arrive pas à te reprendre ce cœur que tu as volé sans que je ne m'en rende compte immédiatement.

M

 

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Ma chère Djamila,

Les samedis soirs sont propices aux longues conversations bourrées de révélations. J'ai raconté à Christine mon bout de dépression nerveuse (pourquoi dis-je toujours mon "bout" de dépression ? C'en était une, point final). Je lui ai expliqué le boulot dans cette grande boîte, les pressions et les bruits de corruption qu'on a tenté de me mettre sur le dos, l'enquête qui s'en est suivie et ma débâcle nerveuse, ma démission et mon nouveau job.

Je sais que les faits étaient en soi, suffisants pour ébranler n'importe qui. Je n'ai pas eu le courage de lui parler des raisons plus profondes qui ont fait que j'ai craqué à ce moment, manifestation enfin visible d'un processus enclenché il y a quelques années.

Quelques larmes ont coulé de part et d'autre. Elle m'a à nouveau tenue dans ses bras. Et je te promets que ce n'était pas mon objectif ce soir.

J'attends toujours tes remarques avec impatience.

Je t'embrasse

Emmanuelle

 

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Ma Chère Djamila,

Pour une fois, je n'ai pas réfléchi, analysé, décortiqué. Je ne me suis pas non plus laissée emporter par le mouvement, regrettant ensuite un geste inconsidéré.

Je l'ai fait parce que je le voulais.

Je l'ai embrassée.

Ça s'est fait tout naturellement sur son canapé. Elle le voulait et moi aussi. Un moment, on discutait de nos projets pour les fêtes de fin d'année. Le moment suivant, nous étions dans les bras l'une de l'autre, à nous embrasser comme si notre vie en dépendait. Et c'était peut-être le cas.

Je crois que je suis enfin arrivée au bout de ma quête. J'ai enfin recollé les morceaux. Le "moi" que j'avais perdu en route aux cours de ces années à faire carrière, m'a enfin rejoint.

Mais le prix en aura été élevé.

Je ne verrai pas Christine à Noël. Elle va dans sa famille en province. Mais nous avons déjà dressé nos plans pour la Saint-Sylvestre. Ça se fera chez elle, une fois de plus et elle veut que le champagne coule à flots (nous ne serons que deux). Elle m'a dit qu'elle voulait que j'amène mon baise-en-ville (ses termes exactement) car elle ne voulait pas avoir à s'inquiéter quand je rentrerais au milieu de la nuit ou même au petit matin, alors même que ce serait en taxi.

J'entends le téléphone sonner et je suis sûre de savoir qui m'appelle.

Je te tiendrai au courant.

Bisous

M

 

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Ma chère Djamila,

Quand je revois ces derniers mois, je me demande ce qui m'a poussée à t'écrire ainsi. Et si je suis honnête avec moi-même, je dois noter l'enchaînement des événements qui nous emmènent à ce soir et qui devraient me permettre de te dire enfin adieu.

Quand je repense à ce jour de juin 1995 où ta sœur m'a appelée à la suite d'un message que je venais de laisser sur ton répondeur, ma gorge se serre. Dans un sens, quand j'ai entendu sa voix alors qu'elle ne m'avait jamais appelée auparavant, j'ai su qu'elle allait m'annoncer une catastrophe. Et ça n'a pas manqué. Quelques semaines auparavant, tu avais trouvé la mort au cours de l'attaque du village de ta famille dans l'arrière-pays algérois, attaque menée par des extrémistes du GIA ou d'un autre groupe apparenté.

Je n'ai d'abord pas compris. Tu avais toujours dit que tu ne remettrais jamais les pieds en Algérie tant que la situation ne serait pas "comme avant". C'était l'un de tes grands regrets, de ne plus pouvoir aller en Algérie en toute sérénité. Tu avais déjà tout prévu du jour où tu pourrais enfin m'emmener, me parlant des chevaux qu'avait un de tes oncles et que l'on pourrait prendre pour aller se promener. Apparemment, tu avais fait une promesse à ta mère quelque temps avant sa mort. Et pour toi, cette promesse était plus importante que tout le reste, plus importante que la raison, plus importante que ta propre sécurité.

Un jour, tu m'avais dit à mots couverts que tu avais cassé ta tirelire pour que "ton" village puisse s'armer et se défendre contre de telles attaques. J'espère que de là où tu es, tu as vu que ça a marché, les attaquants ont tous été tués ou blessés, mais pas assez rapidement pour te sauver toi, un de tes cousins et deux ou trois autres personnes du village.

Je ne comprends pas comment je ne me suis pas écroulée à ce moment. Tout est remonté d'un seul coup : la première fois où je t'ai vue lors d'inscriptions à la Fac (et j'ai cru entendre le fracas des trompettes du destin), la première fois où je t'ai parlé, un an après (ma politique était de ne pas forcer le destin et qu'il arriverait ce qui devrait arriver), notre complicité avant même la fin de cette première rencontre, notre amitié immédiate et fulgurante. Et puis mon attraction pour toi que je pense n'avoir jamais exprimée, mais qui sait ? Tu as toujours eu pour moi des attentions qui ont parfois, me semble-t-il, rendu jaloux ton mec de l'époque. Ces attentions, caresses, câlins, frôlements, main serrée, slows langoureux à l'occasion et j'en passe, m'ont rendue folle. Je savais que ça me ferait mal après, que la "redescente" serait terrible, mais j'en avais besoin comme d'une drogue, ne voyant que les quelques secondes de bonheur absolu.

Je ne saurai jamais si tu jouais avec moi, si tu étais très expressive dans tes manifestations d'amitié ou si, ayant compris ce que je ressentais vraiment pour toi, tu faisais ton maximum pour me marquer ton affection tout en sachant que tu ne pourrais jamais répondre à mon amour, car tu répétais souvent que les filles, ce n'était pas pour toi.

Ou bien essayais-tu de t'en convaincre et je n'aurais rien compris ?

Et c'est pour ça que les quelques fois où je t'ai dit que je t'aimais, tu avais dit "je t'aime" en premier.

J'ai dit qu'il était étonnant que je n'aie pas craqué ce jour là, mais que j'aie attendu pas loin de trois ans. La réponse est simple : j'avais utilisé la même technique que d'habitude, me noyer dans le travail pour ne plus avoir à penser. Et quand le travail m'a donné l'impression de me laisser tomber, je me suis rendue compte que je m'étais perdue en cours de route et mon petit univers tranquille s'est effondré.

Je ne veux pas refaire les mêmes bêtises. Cette fois, j'écoute mon cœur. Ce soir, j'apporte son cadeau à Christine. Je pensais d'abord à une bague, mais je me suis dit que c'était peut-être prématuré. Et puis, elle ne porte pas de bague. Je lui offre à la place un pendentif. Le motif en est abstrait, mais il me semble quand même y voir, en faisant bien attention, un cœur stylisé. Ce soir, je vais lui dire que je l'aime et je vais lui donner mon cœur.

Djam', tu m'as bien aidée et maintenant j'y vois clair. Et tu comprends que je ne t'écrirai plus autant. Mais tu sais que les gens ne meurent vraiment que quand on les oublie. Et ça ne t'arrivera jamais car tu seras toujours dans mon cœur.

Je t'aime

Emmanuelle

Paris Septembre 2001 / Septembre 2002

 

 

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