Nos nouvelles...

 

 

Badtrip

 

11 mars 2008

L'économie, vertu capitale

Il y a quelques jours, Lars reçoit un coup de fil de la maison mère du centre de formation pour lequel elle travaille. La secrétaire voudrait savoir pourquoi, dans sa liste de commande de fournitures, se trouvent TROIS taille-crayons (à 47 centimes pièce).

- Eh bien, dit Lars, parce que j'ai besoin de tailles-crayons.
- Mais vous en aviez pas déjà un ?
- Si, mais il marchait plus.
- Comment ça, il marchait plus ?
- Eh bien, répond Lars, je suppose que la lame doit s'user, en tous cas il marchait plus, je pouvais plus tailler de crayons avec.
- Ah, dit la secrétaire visiblement incrédule, mais pourquoi vous en voulez trois ?
- Pour que les élèves puissent s'en servir aussi.
Etc, etc.

Ceci ne serait rien sans un mail que viennent de recevoir tous les salariés de l'entreprise : "Les mesures que nous avons mises en place depuis un mois commencent à porter leurs effets positifs dans la relance de l'entreprise. " Et d'ajouter, pour remonter le moral des troupes : "Les moments les plus douloureux et difficiles sont derrière nous. Nous réussirons étape par étape à nous projeter efficacement."

Nul doute que ce regain est dû à une politique efficace d'économies de taille-crayon (à noter aussi que les formateurs se voient généralement refuser leurs commandes de cartouches d'encre, de sac poubelles et de papier toilette). Et à la projection efficace des salariés en CDD (aucun renouvellement de contrat) ainsi qu'au licenciement de quelques CDI. Mais le plus important, c'est de sauver l'entreprise, et de limiter le gaspillage des taille-crayons.

 

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14 février 2008

Objectif Projet : une employée modèle

A la demande générale, donc, reprise des activités. Les pèlerins de stjack n'ont pas encore repris leur quête, mais certains chômeurs continuent à chercher du travail.

Lars, qui n'est donc plus au chômage, travaille maintenant pour un organisme de formation. Un organisme privé et compétitif, bien entendu, qui vend aux collectivités des prestations de service. Par exemple, ils ont vendu à l'ANPE d'une petite ville du Lot-et-Garonne une délicieuse formule "Objectif Emploi". L'organisme employait une ancienne conseillère ANPE qui rencontrait les chômeurs, les aidaient à faire leur CV, passait des coups de fil aux employeurs éventuels, etc. Malheureusement, l'ex-conseillère en question, arrivant en fin de contrat, a préféré aller travailler ailleurs. Si bien que l'organisme de formation, contraint de la remplacer, a décidé de ne pas la remplacer et d'envoyer à sa place une formatrice, appelons-là F. F n'a pas été choisie pour son expérience en la matière, mais pour son inlassable bienveillance envers son employeur : par exemple, elle a accepté sans rechigner de faire le ménage dans les deux centres de formation où elle donne des cours d'alphabétisation. F n'a bien entendu aucune vocation dans l'alphabétisation : ce qu'elle espère, c'est gravir rapidement les échelons de manière à devenir cadre de l'entreprise. Curieusement, personne ne semble l'avoir informé que faire le ménage n'a jamais été une bonne manière de s'élever dans la hiérarchie. Mais F est prête à tout, purement et simplement. F est une employée modèle. Une citoyenne modèle, aussi, comme on va le voir.
Hier, donc, F s'est rendue dans le centre de formation où travaille Lars pour y poursuivre l'opération Objectif Emploi. Elle recevait le responsable d'une agence d'intérim avec qui sa prédécesseuse avait pris contact pour caser un chômeur.
- Je veux bien le prendre, expliquait le type, mais pas pour l'instant. Là je ne peux lui proposer que 110 heures pas mois, ce qui lui fera 150 € de moins que son chômage.
- C'est pas une raison, rétorqua F, outrée, il peut toujours commencer là, et puis il se débrouillera après pour trouver quelques heures en plus. Quand on veut vraiment, on trouve toujours du travail ! Il faut savoir se bouger.
- Mais enfin, a dit l'autre stupéfait, déjà qu'il galère avec un chômage de 800 euros, avec 150 euros de moins, il va pas pouvoir garder sa voiture. Et là, il pourra plus jamais travailler !
- C'est pas la question. De toutes façons, on voit bien qu'il veut pas vraiment bosser.
- Vous accepteriez, vous, de travailler pour perdre de l'argent ?
- Ah mais bien sûr ! J'adore travailler, moi.
- Si vous lui proposez un travail mieux payé que son chômage, c'est sûr qu'il y va direct.
- De toute façons, a déclaré suavement F, il va peut-être être bien obligé d'en trouver, du travail. Moi j'ai prévenu son agent ANPE, ça fait déjà deux offres qu'il refuse, c'est pas ce qu'on avait prévu dans le contrat.

Mais il y a peut-être une justice. L'organisme de formation a prévu des restrictions de budget, et F risque fort de se faire licencier d'ici le mois de juillet. On lui souhaite d'avoir affaire à des conseillers aussi bienveillants qu'elle.

 

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11 décembre 2007

Embellie professionnelle

Ce matin, en allumant mon ordinateur, je découvre que "le nombre des allocataires du RMI a baissé de 7 % en 2007". Cette baisse serait due à "une amélioration sur le marché du travail". Quelle heureuse nouvelle ! Et de fait, la dépêche est immédiatement reprise telle quelle par les journaux radiophoniques du matin.

Etonnamment pourtant, je suis moi-même au RMI depuis trois ans, je cotoie pas mal de RMI, et je ne connais absolument personne qui en soit sorti récemment. On commence à entendre, en revanche, de belles histoires de radiation. Une élève de Lars, par exemple, qui vient de se voir supprimer son allocation - de 300 euros mensuel - après avoir été "évaluée" lors d'une interminable commission très sérieuse composée de toutes sortes de fonctionnaires du gouvernement dument dédommagés.

Il faut savoir que pour "bénéficier" de l'allocation du RMI, il faut remettre aux autorités du département un "contrat d'insertion", un acte dument rempli par lequel on s'engage à oeuvrer efficacement pour sa propre réinsertion. Il s'agit en général d'une sorte de voeu pieux, par exemple : "j'ai ramassé des prunes pendant trois jours pour un agriculteur de mon village et il m'a dit qu'à Noël il m'embaucherait" ; ou encore : "je désire ardemment travailler dans les services à la personne et j'ai téléphoné à deux associations qui m'ont promis des rendez-vous". Bref, personne de censé n'aurait l'idée d'écrire une chose pareille, et il est donc prévu que le contrat soit rédigé avec l'aide d'une assistante sociale.

L'élève de Lars, elle, a dû rédiger son contrat seule, car l'assistante sociale qu'on lui a attribuée n'a pas pu ou pas voulu lui donner de rendez-vous. Ce qu'elle a trouvé à écrire, je n'en ai aucune idée. Toujours est-il que la commission, fronçant les sourcils a décrété que vraiment, son projet n'était pas valide et qu'elle devrait se passer de l'aide de l'état. Heureusement qu'elle pourra sans aucun doute profiter de l'amélioration du marché du travail.

 

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06 décembre 2007

Les gays littéraires

Il y a quelques années, je travaillais comme esclave dans une petite maison d'édition parisienne. Le propriétaire, notre grand chef et spécialiste de la littérature, que nous avions surnommé le Baron à cause de son goût prononcé pour la chasse à courre et les vestes en velours beiges, était un spécimen rare : un homophobe, un vrai, de la vieille école.

Delanoë a été élu maire, et la fine fleur de l'édition parisienne a tremblé. Les pires rumeurs ont courru : il y aurait bientôt des rayons gay dans les librairies, dans les bibliothèques, et peut-être bientôt un musée des Pédés aux Invalides.
"- Tu comprends, commentait le Baron à sa Fidèle Assistante Névrosée, ils peuvent bien mettre tous les livres de pédés dans les bibliothèques, moi ça me gêne pas. Mais ce que je veux pas, c'est risquer de me faire reluquer par des tapettes à chaque fois que je voudrais lire Proust ou Gide !"

 

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05 décembre 2007

Stupéfiants Sosies

Ils disent qu'ils connaissent quelqu'un qui te ressemble. Qui te ressemble comme deux gouttes d'eau, même. A un point qui est troublant. Frappant. Stupéfiant.
- ça alors ! s'exclament-ils, stupéfaits, n'en revenant pas, te regardant avec insistance, pendant que tu attends poliment car tu ne sais pas quoi répondre.
Ils te parlent de ton sosie ; elle s'appelle L, ou G, ou S, elle travaille à tel ou tel endroit, elle est cousine avec l'un ou l'autre, et, tiens, oui, elle est gouine.
- C'est fou ce que tu ressemble à G, s'exclament-ils encore, très satisfaits, tournant autour de toi pour repérer les détails, pendant que tu attends toujours car tu ne sais vraiment pas quoi répondre, et sans doute qu'il n'y a rien à répondre.

Tu attends, donc. Au bout d'une dizaine de Stupéfiants Sosies, tu commences à comprendre. Aux yeux des hétéros, les gouines se ressemblent toutes, comme les Japonais aux yeux des Américains, les lycéens aux yeux des trentenaires, les pensionnaires des maisons de retraite aux yeux de leurs visiteurs.

 

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03 décembre 2007

Grosses pointures

Cahors, samedi après-midi. On entre dans le magasin de chaussures. Lars dit :
- Je voudrais essayer ces chaussures, là.
La vendeuse dit :
- Ah mais c'est un modèle d'homme, ça.
Lars attend, la vendeuse aussi.
Lars demande :
- Alors il n'y a que des grandes pointures, c'est ça ?
- C'est ça, répond la vendeuse.
- Et ça commence à partir du combien ?
- Du 39.
La vendeuse attend. Lars dit :
- Mais c'est ma pointure, 39.
La vendeuse attend.
Je dis :
- Justement, c'est du 39, les chaussures que tu portes en ce moment, non ?
- Oui, dit Lars, c'est du 39.
La vendeuse dit :
- C'est des modèles pour hommes, c'est pas pareil, ça taille beaucoup plus grand.
- Ah, dit Lars, incrédule.
- Oui, répète la vendeuse en nous dévisageant avec condescendance, c'est très grand, les pieds d'homme, ça n'est pas du tout pareil.

 

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29 octobre 2007

La chienne Gaïa

Presque tous les jours, je vais marcher sur les causses ; parfois, la chienne Gaïa vient avec moi. Elle me repère de loin, et dans un silence complet, elle file devant moi et m'ignore jusqu'à ce que nous ayons dépassé les dernières maisons du village ; ensuite seulement, elle reconnaît qu'elle est avec moi et se place sous mes ordres. De cette manière, Gaïa espère tromper la vigilance de ses propriétaires, les B, et s'offrir quelques bons kilomètres d'expédition joyeuse. Que l'on ne croit pas, pourtant, que la chienne est enfermée et malmenée : elle mène avec les B une vie de chien heureuse dans une grande ferme aux abords du village, de l'autre côté de la rivière; une de ces fermes familiales où cohabitent les générations, dans l'enracinement ancestrales et le respect des traditions. Une ferme authentique, donc ; tellement authentique que le maître de maison a cru bon, l'hiver dernier, de se tirer une balle dans la tête. Au motif que son fils aîné, âgé de 18 ans et "placé" en apprentissage, avait émis le souhait de reprendre des études.
C'est du moins l'explication qui satisfait le voisinage. On peut toujours, à peu de frais, se prendre à envisager des raisons plus complexes ;  quand on voit le vieux père B traverser le village, petit homme voûté au visage de lame de couteau, vrai personnage de Giono que des voisins arrivés de la ville en quête d'authentique ont surnommé avec attendrissement le "Petit Papy B." ; quand on voit le père B mener au cimetière son petit-fils, adolescent bouclé, le propriétaire en titre de la chienne Gaïa ; ce petit-fils que le vieux père B, pendant les deux jours qu'a duré la fête du village, a tenu à ses côtés devant le stand de tir, encourageant, une main triste posée sur son épaule, ses efforts au fusil.

 

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05 septembre 2007

Travailler dans l'humanitaire

Lars travaille pour une ONG, à Cahors. C'est une petite asso qui a été créée dans les années 80, par un groupe de gens bien intentionnés qui se souciaient de l'insertion des étrangers démunis. On y donne des cours de cuisine - c'est-à-dire qu'on y inculque violemment les bases de la cuisine française de collectivité à des femmes qui sont souvent des expertes dans d'autres types de cuisine - le résultat est donc rarement comestible, sauf lorsque la responsable du cours s'absente. Lars, elle, donne des cours de français et d'alphabétisation. Elle est payée au smic horaire, à peu près, et comme les enseignants du service public, elle est payée pour ses heures de cours, plus pour ses heures de préparation, à raison d'une heure de préparation pour deux heures de cours.

En juillet, la présidente de l'association a démissionné. Restent une équipe de gentils bénévoles las et désarmés, et leurs salariés, sur lesquels règnent une comptable aussi stupide que tyrannique, Z. En l'absence de hiérarchie, Z, qui fait les contrats et les fiches de paie, et qui a toute la confiance des gentils membres de l'association, impose un régime de terreur. Les secrétaires sont contraintes de ne répondre qu'à elle, qui fixe leurs horaires, leurs jours de congés, etc. Pour la rentrée, Z a décidé que Lars serait tenue de faire ses heures de préparation dans les bureaux de l'association, et non chez elle, ce qui est beaucoup plus pratique lorsqu'on a quelque chose à lui demander. Ainsi, au lieu donc de préparer ses cours, Lars doit maintenant répondre aux caprices de Z : "va coller des affiches dans le quartier, sinon on n'aura pas d'élèves", "tu as rempli ce dossier, là, sinon on n'aura pas de subventions", "aide-moi à pousser ces meubles au secrétariat, j'ai  pas assez de place dans mon bureau". Quant lui suggérer de ne pas répondre, c'est oublier que c'est Z qui a le chéquier.

Ce qui signifie que Lars enseigne 12 heures par semaine, en travaille officiellement 18, en fait en réalité entre 25 et 30, le tout pour un salaire qui n'atteint pas les 600 euros par mois. Les gentils membres de l'association lui ont précisé qu'ils avaient peu de moyens, qu'ils ne pouvaient pas lui proposer mieux (l'an dernier, la présidente avait obtenu qu'elle soit payée davantage, à cause des tâches administratives). Travailler dans l'humanitaire, ça a un prix.

 

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22 août 2007

Nouveaux horizons

Vendredi dernier, j'ai été convoqué dans une ville du Massif Central par mon ancien employeur. C'est une sorte de patron de presse quinquagénaire et gauchiste, très gentil, un de ces types qui répètent très souvent qu'ils sont vraiment trop gentils, et trop honnêtes, et que c'est pour ça qu'ils réussissent tellement moins bien que les Autres - et ce n'est pas entièrement faux, quand on connaît les Autres, bien que fatiguant à entendre, à la longue. Toujours est-il que cet ancien employeur, qui j'ai travaillé l'hiver dernier (le commanditaire du Guide des Terroirs de l'Enfer, pour ceux qui suivent - d'ailleurs le Guide en question a été un fiasco, je ne vois pas qui ça étonnera), a de nouveau besoin de mes services. Pour une nouvelle mission, à commencer tout de suite. Quelle bonne nouvelle !

Voilà : ma mission, si je l'accepte (et il n'en doute pas une seconde) consiste à, comment résumer ça ? À être rédacteur en chef d'un magazine dont j'aurais aussi à rédiger les deux tiers, sans aucun contrat, et en étant payée à la page écrite, pour le même tarif que l'an dernier. C'est-à-dire que tout le travail que j'aurais à faire en plus ne serait pas payé du tout, et que d'après mes calculs, cette nouvelle mission me monopoliserait aux rythmes d'un cadre parisien pour la somme de 800 euros par mois. Sans congé payé, donc à ce prix-là sans possibilité de congé du tout (j'ai travaillé pour lui tout l'hiver dernier, et l'été venu me voilà aux pèlerins, doux jésus, qui croit-on que ça amuse), sans garanties aucunes (si je me casse une jambe, je vais à l'hospice - pourquoi me casserai-je une jambe, me dira-t-on, et de toutes façons les hospices n'existent plus), sans contrat, (répétons-le, car dans les années 90 je faisais partie de ces jeunes crétins qui préféraient travailler à la tâche, et voilà où ça nous mène !), donc sans possibilité de louer une autre maison (la notre prend l'eau). Etc.

J'ai dit au Gentil Employeur qu'il me faudrait plus d'argent. Ça l'a peiné. Il m'a dit que je pleurerais si je savais combien il se payait, lui. "Vas-y, fais-moi pleurer," ai-je répondu, mais il n'a pu s'y résoudre. Il m'a dit que la France en général et le monde de la presse en particulier était en pleine faillite que bientôt "tout allait se casser la gueule"; j'ai répondu que j'étais spécialement bien placée pour le savoir, mais il n'a pas écouté, pensant qu'il livrait à de jeunes subalternes une information précieuse venue de la maturité de sa vision  (mais, encore une fois, comment ignorerions-nous que ça tombe, puisque ça tombe sur notre tête ? Ces baby boomers nous prennent toujours doublement pour des imbéciles ; et quand je dis doublement, c'est parce que je préfère ne pas compter trop loin).

Encore une fois, je l'aime bien, mon Gentil Employeur. Il m'a demandé quel statut j'avais, je lui ai expliqué que j'étais au RMI. Il m'a interrogée avec intérêt, me disant qu'il songeait à demander, lui aussi, le RMI, et combien c'était alors ? Lorsque je lui ai dit combien, il a eu l'air moins intéressé. Bref, il m'a dit qu'il allait réfléchir à "une solution financière" à me proposer. Le problème, bien sûr, c'est que quoi qu'il propose je ne pourrais pas refuser : il n'y a rien d'autre, et je quitte mon service aux pèlerins à la fin du mois.

 

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20 août 2007

La seule fois

Il y a quelques jours, j'étais postée derrière le bar du gîte d'étape, lorsque j'ai vu arriver une pèlerine enroulée dans un drap. "Mais qu'est-ce qu'ils ont encore inventé comme connerie", ai-je maugréé intérieurement, d'autant que je garde un souvenir  assez pénible de gens qui s'enroulent dans des draps. Il y a trois ans, une autre période de famine, j'ai subsisté en donnant des cours particuliers (non, je n'étais plus étudiante, mais les temps sont durs pour les intellos, je me tue à le dire) ; parmi lesquels une Ukrainienne que son mari obligeait à apprendre le français, et que la présence de son professeur (moi) déprimait fortement, au point qu'il arrivait qu'elle vienne m'ouvrir la porte en sanglotant, nue et enroulée dans un drap.

Lorsque la pèlerine s'est approchée cependant, j'ai compris qu'il s'agissait non d'un drap, mais d'un sari, ce qui m'a soulagée fortement. C'était une fille d'une trentaine d'années peut-être, aux grands yeux bleus, qui m'a dit qu'elle cherchait C, la gérante. Comme je suis censée assurer la tranquillité de C pendant l'après-midi, je lui ai demandé de m'expliquer son problème. La fille en sari m'a raconté posément qu'elle avait donné tous ses biens personnels, vivait ordinairement dans un temple, et par conséquent ne pouvait pas payer quoi que ce soit. Je lui ai dit que C serait là plus tard, et qu'elle pouvait l'attendre ici, mais elle a refusé car elle préférait rester dans l'église. En l'entendant parler, j'ai trouvé qu'elle ressemblait à certains de mes amis - du moins, que certains de mes amis avaient les mêmes convictions qu'elles, qu'ils auraient pu faire les mêmes choix. Du coup, je me suis mise à l'écouter vraiment, comme si c'était une personne normale, et non un client, comme les autres pèlerins (un client, tu écoutes sa demande, et tu cherches à la satisfaire vite et poliment, mais ta personnalité n'est pas en cause).

Les pèlerins sont des clients, des consommateurs, quoi qu'ils en pensent; des consommateurs de douches et de sandwiches, de villages authentiques et de randonnée revitalisante, d'initiation mystiques et d'expériences hors des sentiers battus, d'hospitalité médiévale et de camaraderie dans l'adversité, de fringues décathlon, de barres de céréales, de coquilles pourries, et de retour aux sources (la France, fille aînée de l'église, les paisibles villages où vivaient leurs ancêtres ruraux, le Massif Central comme Parc à Thèmes de leurs délires bobo-sarkozystes, c'est la clef, ne pas l'oublier).

Quant à la fille en sari, je savais que C s'occuperait d'elle, alors mon rôle s'arrêtait là. Mais parce qu'elle accomplissait réellement ce que les autres faisaient semblant d'accomplir, pour une fois, je n'avais plus de colère, plus envie de rétablir la vérité, juste une sorte de respect.

 

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04 août 2007

Reconversion

L'été passe, et l'épuisement me gagne. Quoi qu'à la réflexion, j'étais déjà épuisée en juin, ou en avril, et même en janvier. La dernière fois que je n'ai pas travaillé, c'était cet automne. Je m'étais fait viré de mon boulot précédent, j'entamais la procédure aux prud'hommes, je faisais de la mendicité auprès des assistantes sociales car je n'avais pas droit au chomage (ayant travaillé malgré moi au noir) ni au RMI (ayant gagné de l'argent quand même) ; j'ai attendu un mois avant de chercher du travail. La dernière fois que j'ai pris des vacances, c'était en juillet 2005. La dernière fois que j'ai eu un congé payé, c'était à l'automne 2001.

-Et oui, je pense qu'il y a une certaine corrélation avec l'histoire des tours jumelles, car le monde a changé à ce moment-là ; les tours ont déclenché une série de conséquences, comme des dominos sur nos vies quotidiennes, comme autant de petites libérations pour nos dirigeants que brimaient la loi et ce fantasme d'une société juste qu'ils ont pu chasser à présent.-

Hier après-midi, une gentille voisine est entrée au gîte pour visiter les lieux ; après s'être informée de mon avenir professionnel (oui, le travail au gîte est saisonnier, non, je ne suis pas sûre d'avoir autre chose à la rentrée car le groupe de presse pour lequel je travaille est en faillite), elle me dit : "Oui, ce serait le moment de penser à une reconversion."

Et que faut-il que je fasse à présent, suivre une formation pour l'entretien des piscines ? Commencer des études de gestions-ventes ? Postuler pour un stage en Grande Surface ? Des fois on fatigue, vraiment on fatigue.

 

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19 juillet 2007

De la rentabilité et autres sarkozysmes

C, qui m'a embauché pour l'aider au gîte, est partie en vacances. La première semaine, c'est son père et sa belle-mère qui la remplaçaient ; maintenant, c'est sa mère. Comme le père d'ailleurs, qui se promenait partout dans le village en annonçant que l'affaire n'était pas rentable, que C travaillait trop mais qu'elle finirait par le payer car elle approchait de la quarantaine, la mère de C trouve que sa fille ne s'y prend pas comme il faudrait. D'où toutes sortes de petites modifications dans la routine, autrement dit du travail en plus pour les deux employés, M. et moi (M est là le soir et le matin tôt, ce qui fait que je ne la croise que rarement, puisque je suis là à l'heure du déjeuner, et que nous n'avons donc pas eu l'occasion de nous organiser en syndicat). Toujours est-il que ma mission, commanditée par C, est d'ouvrir le gîte, de nourrir et d'abreuver le pèlerins, d'installer ceux qui prennent des chambres, de les renseigner (car le pèlerin, comme on l'a vu, est extrêmement anxieux & avide de savoir), de les persuader sournoisement de signer pour le repas du soir, de caser les nouveaux venus, etc.

Aujourd'hui, vers 15 heures, le gîte était presque vide (alors que souvent il est déjà complet). La mère, se tortillant sur ses chaussures pointues, est venue m'entreprendre à la fin de mon service :
- Je me demandais, les horaires que vous avez convenu avec C, ils sont fixes ?
- Oui.
- Parce que je me disais, il y a des jours où c'est pas rentable, que vous soyez là.
Moi, faiblement :
- Je ne sais pas si je suis censée être directement rentable tous les jours.
Elle, l'air avertie.
- Ah oui, c'est une rentabilité sur le long terme, bien sûr.
Je n'en sais rien, en réalité ; je ne sais pas si je rapporte directement de l'argent à C, où si je lui permets simplement de gagner du temps (et donc d'exercer une profession qui lui plaît et lui rapporte de l'argent, à un point relativement modeste sans doute, mais suffisant pour qu'elle puisse mener une vie qui lui convient).
Mais la mère, bien sûr, qui appartient à cette merveilleuse génération des baby-boomers, n'a que faire du temps ni de l'argent : elle est libre de travailler gratuitement ; pour elle, mon travail ne vaut donc rien.
- Vous savez, me dit-elle, les années précédentes j'ai tout fait seule; et comme il n'y a pas grand-monde demain, je pense que je pourrai me débrouiller ; vous ferez vos heures à un autre moment.
Je suis payée à l'heure, bien sûr, si bien qu'il n'est pas question de "rattraper" du temps, seulement de perdre de l'argent ; je le lui dis, mais elle fait semblant de pas comprendre, feignant d'être horrifiée par ce que j'insinue. Je lâche l'affaire. Demain, je ferai mes piges. Et je la laisse en prime me souhaiter une agréable journée de repos.

 

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01 juillet 2007

La vérité dépasse l'affliction

Puisque la question s'est posée récemment, je tiens à redire que tout ce qu'est j'écris ici est absolument vrai. Je n'invente rien. Tout est absolument authentique, citations comprises.
Dans l'absolu, je préfèrerais écrire de la fiction, mais depuis mon arrivée dans le Quercy j'ai été bien trop lessivée pour en produire la moindre ligne - bien contente si déjà j'arrive à écrire quoi que ce soit - la vérité, donc, sans aucun enjolivement ni effort d'imagination.

 

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18 juin 2007

Retours de fortune

J'ai servi un jambon beurre et un bol de café, vers 12 h 45, à un Pèlerin en nage et visiblement très éprouvé. Gentil, au demeurant. Pendant qu'il déjeunait il m'a entendue discuter au téléphone avec Lars dans l'autre pièce. Je disais des choses comme "Mais c'est pour quel magazine ?" "Et alors tu leur as envoyé ma photo ?" Etc. Parce que je suis en train de publier un roman aux éditions en ligne Le Manuscrit (je mettrai un lien, si ça se concrétise), et qu'ils essaient de faire interviewer leurs auteurs dans des magazines pour femmes (tamère), bien sûr ne nous emballons pas parce qu'on sait pas si ça va marcher etc., pour l'instant je n'y crois guère, et quand bien même que pourrais-je bien raconter à la presse féminine (ta mère) concernant un porno gouine que j'ai écrit il y a 5 ans ?

Toujours est-il que mon Pèlerin a dû échafauder d'une manière ou d'une autre l'idée que je n'étais pas ce que j'avais l'air d'être (et de quoi ai-je l'air, d'ailleurs ?) et a entrepris de me cuisiner : "mais si le gîte n'est pas ouvert toute l'année, alors il faut que vous ayez un autre travail, parce que ça n'est pas suffisant, si c'est pas ouvert toute l'année, et alors comment vous faites, vous devez avoir d'autres activités ?" J'ai esquivé ses questions, mais il a eu l'air d'imaginer que j'étais, par exemple, une sorte de célébrité en planque derrière son rural comptoir au fond du petit village nicher dans sa riante vallée. Il en conçu pour moi une grande estime, et pour me le faire savoir m'a donné un pourboire de six centimes d'euros.
Voilà où nous en sommes.

 

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17 juin 2007

Parenthèse misérabiliste : maisons de village

Souvent, c'est dur d'être pauvre. Mais parfois, ce qui est dur, ce n'est pas d'être pauvre, c'est d'être le plus pauvre.
Tu habites dans un village - un petit village, les grands villages seraient trop chers pour toi - dans un endroit où tout le monde a sa maison en grosses pierres blanches et son grand jardin - et où tout le monde, les ruraux enracinés et les urbains frais implantés, veut habiter dans une belle maison et dans un beau village (même si bien sûr ils ne sont pas tout à fait d'accord sur ce que c'est, une belle maison et un beau village). Toi, tu loues la maison la moins chère du village, et sur cette maison ils sont tous d'accord pour la trouver trop moche, trop mal fichue, trop mal restaurée, trop mal isolée, parce que même si c'était une maison en grosses pierres blanches comme les autres, elle a gardé son crépis des années 60 - mais si ce n'était pas le cas, toi, bien sûr, tu n'aurais jamais pu la louer.

Et ils détestent ta maison, et ton propriétaire, le gentil M. R, pauvre parmi les pauvres, qui a réparé avec des bouts de ficelles pour louer à d'aussi pauvres que lui - et encore ils parlent de la crise du logement, des logements sociaux indispensables, de la mixité sociale elle aussi indispensable ; et pendant ce temps ils détestent ta maison et ton propriétaire, et toi, aussi, parfois, parce que comme jardin tu n'as que la place du village, celle où ils garent leurs 4x4, et alors tu t'installes devant eux avec ta table et tes chaises, dans leur espace public, et tu les déranges, bien sûr. Mais quel autre choix as-tu que de finir ton assiette le dos tourné pendant qu'ils te trouvent indécent, bien sûr(garder ta place de pauvre, et rester à l'intérieur dans la petite maison de M. R qui sent bien souvent le moisi serait vraiment au-dessus de tes forces).

Et souvent, le soir, quand tu es à la petite table dehors, ceux qui passent par là s'arrêtent et commencent à parler, et les meilleurs d'entre eux boivent des bières avec toi, pendant que leurs femmes les surveillent, l'oeil torve, derrière les fenêtres de leur maison en grosses pierres blanches. Les gouines, la bière, et la mixité sociale.

 

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31 mai 2007

Fleurs des champs

Je cueille de la ciboulette à ma fenêtre pour les oeufs du déjeuner. Une Pèlerine en veste rouge déboule en courant depuis le gîte :
- Eh ! S'il vous  plaît ! Excusez-moi ! Hey !
Je finis par lever les yeux vers elle. Elle brandit une sorte de rameau.
- C'est quoi, ces fleurs, là ?
Je regarde de  plus près. Elle n'a aucune fleur, juste une jeune pousse de tournesol.
- J'ai trouvé ça dans le champ, là-haut, annonce-t-elle fièrement.
- C'est du tournesol, lui dis-je.
- Ah oui, du tournesol ! C'est bien ce que je pensais !
- Oui oui, y'a des gens qui le cultivent.
Sentant l'ironie, elle s'éloigne en traînant les pieds, pour bien manifester son mécontentement.

 

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24 mai 2007

Pèlerins un jour, pèlerins toujours

En passant devant la porte du Gîte, je crois une troupe de Pèlerins menés par un grand mâle dominant barbu (barbu comme un prof de latin-grec, pas barbu comme un prophète); comme je n'ai pas envie de parler je détourne le regard, mais ça ne manque pas, il faut qu'ils m'abordent.
- C'est ici le Gîte ? demande le grand mâle.
- Regardez, dis-je, montrant la porte, un mètre derrière moi, et poursuivant mon chemin sans m'arrêter.
- Ah, ben elle est formidable, s'exclame le Pèlerin à voix forte dès que j'ai le dos tourné.
La troupe renchérit, et le grand mâle continue, avec un accent pointu odieux:
- La cité est fleurie, mais pas elle !
Je remonterais bien leur expliquer la différence entre un village et un parc d'attraction, mais j'ai peur de tomber au Gîte sur C, qui tient l'affaire et m'a proposé de m'y employer quelques heures par jour, si le vent est bon. Je me rappelle brusquement mon cauchemar de cette nuit. J'étais au collège. J'allais encore au collège tous les jours, depuis toutes ces années (j'avais été bloquée dans mon parcours parce que j'étais la fille de la directrice). Un matin, je n'arrivais plus à me lever et à y aller, j'étais prise d'un besoin irrépressible de sécher deux heures de cours. Lars tentait de me raisonner, et je lui répondais : "écoute, je sais bien que j'ai 35 ans et que je suis toujours au collège ; est-ce que ça n'est pas suffisamment grave pour que je puisse me reposer deux heures ?"
Et maintenant l'angoisse me reprend : 35 ans et pas d'autre espoir de subsistance que le service aux personnes de ce troupeau arrogant. Je suis rentrée chez moi, j'ai fermé la porte en silence.

 

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23 mai 2007

Des Pèlerins, encore

Car le Pèlerin est une métaphore, qu'on ne s'y méprenne pas, la métaphore de cette génération des baby boomers, atrocement gâtés par l'existence, nombreux, proliférants, - en surnombre, avec l'arrogance de la richesse, tous, jusqu'au plus à gauche de la gauche. Et tandis qu'ils s'enquièrent avec avidité d'un lieu où satisfaire leurs besoins, nous autres trentenaires, hagards, épuisés et usés avant l'âge, assis sur le perron de notre maison-obtenue-grace-aux-alloc-pitié-Sarkroze-les-supprime-pas-tout-de-suite, nous les écoutons se plaindre de la fatigue de la marche alors que nous n'avons pas, depuis plusieurs années, eu droit au moindre congé payé, ni d'ailleurs au moindre congé tout court, que nous gagnons moins que le Smic, que le temps presse avant que le gouvernement - le leur - ne nous condamne corps et âmes au service à la personne - les leurs.

 

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Saint-Jacques Montcuq

Le fléau du Quercy, c'est le Pèlerin de Saint-Jacques. En particulier dans les petits villages, où il se trouve rapidement en surnombre, et, se croyant au Désert, a vite fait d'accaparer l'espace, car il se sent un besoin extrême - de tout : d'attention, de nourriture, d'une auberge, d'un espace vert où s'affaler en écoutant les oiseaux, d'un endroit pour étendre son linge, garer son âne, son vélo, poser son sac (qu'il a énorme, quoi qu'en disent les sites spécialisés dans ce domaine - ce qui n'est pas le cas de ce blog : Pèlerin, passe ton chemin ! Ouste ! You're not welcome, go home !). Le Pèlerin veut téléphoner à sa femme, garer la voiture de ses amis venus le soutenir en route, faire du tourisme, prendre des photos, et plus que tout, deviser gaiement avec les autochtones, car après tout il est en vacances, et c'est si pittoresque, ici !

Le Pèlerin allant à Saint-Jacques de Compostelle pense qu'il s'est engagé dans une aventure extrême, au péril de sa vie; et certes, il ne doit pas être agréable de trimballer un sac de 20 kg sous la pluie et d'être aussi cruellement dépourvu du moindre sens de l'orientation. Cette aventure extrême l'autorise à lutter constamment pour sa survie au mépris des autochtones, du bon sens, et de la plus élémentaire politesse.

Dans mon village, il y a une cinquantaine de maisons, une quinzaine d'habitants, et autant de pèlerins qui défilent tous les jours. A chaque fois qu'un pèlerin croise un habitant du village, il lui pose une question.
Question la plus fréquente: Où est le gîte ?

Le gîte se trouve en haut du village, à trente mètres en moyenne de l'endroit où la question est posée, si bien que les habitants ne prennent plus la peine d'ouvrir la bouche pour répondre, et se contentent d'indiquer du bras la direction. Frustré, le pèlerin tente alors de poser d'autres questions, telles : "et c'est ouvert ?" Ou encore, pour les moins éveillés "et c'est loin ?"
Et si aucun autochtone à interroger n'est en vue, qu'à cela ne tienne: le pèlerin va frapper à une porte. Sachant que dans cette région, il faut la plupart du temps monter un escalier pour accéder à l'entrée des maisons, et que pour cette raison les portes sont souvent ouvertes ou entrebâillée, tu as toutes les chances de t'en retrouver un dans la cuisine avant d'avoir eu le temps de dire ouf.

S'il pleut, le Pèlerin est d'humeur flippée et agressive, redouble de questions, refuse de te croire lorsque tu ne connais pas la réponse, se plante au coin des rues en faisant la trogne, etc. Mais s'il fait beau, le Pèlerin est d'humeur joyeuse et entreprenante. Il prend ta maison en photo, fait des plaisanteries joyeuses à voix forte, des réflexions sur le pittoresque des lieux, se dévisse la tête pour regarder ta bibliothèque à travers la fenêtre, cours après ton chat en faisant "minou minou", chante à tue-tête, etc.

 

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21 janvier 2007

Bernard et moi

Le Bernard L’Ermite est un livre que je suis en train d’écrire. C’est le récit de l’année dernière, année où nous avons emménagé, Lars et moi, dans le Quercy, et pendant laquelle nous avons habité, dans la Grande Maison, à quelques kilomètres d’ici (mais déjà un autre monde).
Il n’est pas fini, mais je mets déjà des extraits en ligne, vous pourrez me dire si ça vous plaît.

Comment ça commence :

Bernard et moi
Presque toutes les nuits, le Bernard l’ermite qui habite à l’intérieur de mon nombril me réveille ; puis il m’empêche de me rendormir en me parlant de toutes les choses qui ne sont pas à leur place. Il me parle de toutes les histoires en cours, de tous les objets éparpillés dans la chambre, des mulots morts que les chats ont laissés sur le tapis, de la fuite de pluie dans les interstices des carreaux, de la photocopie à faire pour l’avocat (la photocopie d’un papier du RMI, mais lequel ? La dernière fois que j’en ai photocopié un, c’était pas le bon), du coup de téléphone à passer à l’assistante sociale visqueuse qui ne comprend rien, et de la ligne de téléphone qui ne sera sans doute pas réparée demain, car demain il y aura encore des orages. Le Bernard l’ermite me parle et me reparle des histoires en cours, de toutes les histoires de l’année écoulée, puis il me demande de les lui raconter, en détail et depuis le début, et je finis toujours par céder.

L’histoire préférée de Bernard, c’est celle de mon épopée au journal la Petite Semaine, comment je suis devenue correspondante de presse à Montcuq, comment j’ai été embauchée dans la rédaction, comment j’ai failli devenir rédac chef, comment j’ai pas été payée pendant des semaines, comment ils se sont foutus de ma gueule, et comment j’ai été virée, après avoir bossé 8 mois sans contrat.
Mais Bernard a toutes sortes d’autres histoires à grignoter sagement ; encore des histoires de travail, par exemple comment la Petite Semaine m’a fourguée comme correspondante de Montcuq a son partenaire incestueux, le SuperQuotidien, avec lequel mes amis toulousains sont en procès, et qui ne va pas tarder à me mettre aussi sur le carreau étant donné que je les déçois gravement par mon manque de motivation et de réactivité, ledit manque étant essentiellement dû au fait que je suis payée par le SuperQ précisément 3,66 € par photo publiée et à peu près 5 ou 6 par texte, ce qui ne paie même pas l’essence pour aller à Montcuq. Je viens d’ailleurs de recevoir ce matin un coup de fil même pas poli du chef départemental du SuperQ, qui m’a reproché avec une ardeur de jeune cadre astiqué au pouvoir d’achat  –  le Bernard l’ermite aime que les choses soient évoquées minutieusement, avec précision et détours, et de préférence dans un vocabulaire assez ordurier – qui m’a reproché, donc, le rigolo, de ne pas être joignable. Je lui ai rétorqué que j’étais privée de téléphone et de connexion internet depuis 10 jours (rapport à l’orage, à la privatisation rampante de France Telecom, à l’ultralibéralisme et à la précarisation du travail), ce qui est hautement véridique et imparable à un point qui a écorché son orgueil, si bien qu’il m’a raccroché au nez.

L’autre histoire préférée du Bernard, c’est celle de l’ignoble Madame F., qui vient au deuxième rang des puissances ennemies, juste après (quasi ex-aequo, d’ailleurs) Pascal S., et juste avant mes beaux-parents. Madame F. est à l’origine de notre présence ici, ma fiancée – Lars, et moi, en Quercy, dans la Grande Maison. Madame F. a accepté nos propositions d’emménagement, l’été dernier ; ensuite, elle a décidé de nous expulser.

Des histoires pour Bernard, il y en a encore beaucoup d’autres : des histoires d’employeurs véreux et d’administrations kafkaïennes, et aussi toutes les histoires de la Grande Maison : des histoires de chaudière en panne et de piscine à entretenir, de piscine verte dans laquelle il faut verser des centaines d’euro de trucs chimiques, des histoires de jardin merveilleux et d’ex-jardinier fantôme, des histoires de villages. Et les histoires de familles ; Bernard, en bon visqueux, adore les histoires de famille, ce qui nous sépare, car j’en ai une profonde horreur, et il m’apparaît incompréhensible qu’en atteignant les 35 ans, cette chose qu’on appelle parents n’ait pas disparu de mon existence. Mais passons.
(…)

 

Pour que cela soit plus clair, exemple d’une journée ordinaire : aujourd’hui, mercredi 4 octobre, le lendemain du jour où j’ai commencé ce livre, et moins d’un an après notre emménagement dans la Grande Maison, j’ai successivement reçu : une convocation au tribunal des Prud’hommes, une lettre recommandée de Madame F. qui nous menaçait de ne pas reconduire notre bail (c’est pas un vrai bail, bien sûr, mais simplifions pour l’instant) dans la Grande Maison, trois appels de la mère de Lars, passons, un appel d’un gentil pédé de France Telecom disant qu’il ne pouvait rien faire pour la réparation de notre ligne et qu’il n’avait pas d’infos, un coup de fil de mon père m’intimant de venir chez lui (à environ 800 km d’ici) pour assurer (bénévolement) la cuisine et le service d’une fête organisée car « toutes les institutrices de la vallée ont appris les paroles de l’opéra pour enfants » (à ce stade, il vaut mieux citer). J’ai aussi dû dégager du salon trois mulots morts auxquels on avait enlevé la peau du dos, ce qui semble être la nouvelle mode (celle du mois dernier consistait à séparer le corps de la tête), appelé 4 fois France Telecom sur mon portable pour tenter en vain de débloquer la situation, et rédigé un recommandé en réponse à Madame F. ; après quoi, j’ai prévu d’aller aux champignons. La question qui fait frétiller et blobloter Bernard, c’est celle-ci : mais comment on en est arrivé là, il chantonne, nuit après nuit. Eh bien, voilà.

 

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Bassinoire et post-modernité
Welcome to the New World !

(car vous y passerez tous, ne vous y trompez pas)

L’hiver passait, et nous n’étions pas plus riches. Même, nous avions beaucoup plus froid. Après le départ des Aliens, la chaudière avait recommencé à faire des siennes. Elle s’arrêtait. C’est-à-dire qu’elle refusait de se déclencher ; on l’entendait, à travers le plancher, émettre quelques vrombissements annonciateurs, puis une petit toux, quelques cahots et plus rien. Bien sûr, ce bruit annonciateur de panne nous plongeait dans le doute : une chaudière en panne est une chaudière qui ne consomme pas de fuels. Aussi chaque caprice de cette saloperie de machine était-il prétexte à discussion. Fallait-il descendre immédiatement, tenter de la relancer, ou bien attendre un peu, la maison était encore chaude, ou bien attendre jusqu’au lendemain, qui sais, car nous étions déjà le soir, et avions-nous, d’ailleurs, l’intention de nous coucher tôt ou non ?

Vers la fin du mois de janvier, ces arrêts de la chaudière étaient devenus de plus en plus fréquents. Tellement fréquents qu’il était certain, par exemple, que lorsque nous avions passé une journée à Cahors nous trouverions en entrant une maison glacée – ou en tous cas bien refroidie : peut-on déjà convenir, sans argumenter plus avant, que 12 °C est une température nettement rebutante dans une habitation ? En tergiversant s’il valait mieux ou non relancer la chaudière (après tout, la soirée ne serait pas longue), et quelle quantité de fuels ne faudrait-il pas à nouveau dilapider pour retrouver une température qui ne nous réchaufferait même pas (mettons, 15 ou 16°C), nous allumions en hâte la cheminée. Mais avant que le feu ait réchauffé la grande salle à manger pleine de courants d’air, nous avions déjà terminé nos bols de soupe, piteusement installées dans les immenses fauteuils de cuir disposés devant le foyer (un mètre plus loin, la table nous éloignait trop de la chaleur). Il ne nous restait ensuite, trop abattues que nous étions pour la conversation, qu’à lire en silence (la distance et la profondeur des fauteuils décourageait de toute façon la communication) en attendant que le feu ait produit suffisamment de braises pour alimenter la bassinoire, cette grande poêle de cuivre destinée à réchauffer les plumards du temps jadis, que les grands-parents de Lars avaient dû acheter dans une brocante et disposer au-dessus de la cheminée à des fins décoratives, les innocents !

Extrêmement décorative en effet, la bassinoire, que son poids et mon dos capricieux m’empêchaient de porter moi-même, était dotée d’un manche mal emmanché qui nous a fait frôler plus d’une fois l’incident domestique. De plus, ayant malheureusement (et temporairement) égaré les savoir-faire du temps jadis, nous n’étions pas à même de maîtriser toutes les subtilités du bassinage – car il y en a, oh oui ! Car, à supposer que vous disposiez de la force et de l’adresse nécessaire pour le faire aller et venir sous la couette avec suffisamment de célérité pour éviter l’incendie, encore faut-il l’avoir truffé de braises incandescentes à point, afin d’éviter que, recouvertes par la couette, elles ne se mettent pas à fumer furieusement, emplissant durablement la pièce d’une odeur de cochon grillé.

Ainsi, par une lugubre soirée humide, nous avions décidé d’abréger la veillée au coin du feu, car la cheminée s’obstinait à fumer dans la pièce, soit à cause du vent, soit à cause du mauvais bois. Quoi qu’il en soit nous étions assez abattues (rapport à nos vies professionnelles réciproques et à nos conditions de vie dans leur ensemble), et nous avons donc décidé de nous replier vers la chambre. Mon rôle était, comme tous les soirs, de remplir la bassinoire ; puisque seule Lars avait la condition physique nécessaire à son maniement – ce qui ne veut pas dire que je suis une crevette, mais que Lars est exceptionnellement musclée, ce qui au passage me permet de répondre aux nouillasses qui s’interrogent : « mais comment fait-on sans homme dans une maison pareille ? » Il faut aussi savoir que, pour vivre au XIX ème siècle, direction que semble adopter ces dernières années le cours de l’histoire, une certaine condition physique est indispensable ; je dis ça pour être utile, pour que mes lecteurs ne se trouvent pas pris au dépourvu, quand pour eux aussi, l’heure sera venue.

Toujours est-il que là encore la musculature est insuffisante, il faut aussi une certaine finesse et vivacité d’esprit. Il faut croire que j’en manquais ce soir-là, car je remplis la bassinoire d’autant de cendres que de braises ; si bien que les premières étouffèrent les secondes et que la bassinoire à peine refermée se mit à émettre une fumée de mauvaise augure.

– ça va s’arrêter, dis-je à Lars qui me le faisait remarquer.

Et nous nous dirigeâmes vers la chambre, selon la procédure habituelle, moi devant pour ouvrir les portes, elle à ma suite brandissant l’engin (ai-je signalé que la maison était grande ?), enfumant chaque pièce l’une après l’autre tels un prêtre orthodoxe et son jeune porteur d’encensoir ; si bien qu’arrivées près du lit il fallut bien constater que ça ne s’arrêtait pas.

– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Lars, indiquant l’engin fumant au bout de son manche.
– Je peux pas tenir longtemps comme ça, tu sais, ajouta-t-elle comme je restais coite.

A bout d’inspiration, je soulevai alors la couette pour lui permettre de procéder au bassinage.

– On y va, dis-je. Perdues pour perdues.

Cependant l’engin, une fois couvert, s’était mis à fumer de plus belle, rendant l’atmosphère de la chambre complètement irrespirable. Pendant que Lars battait en retraite avec l’Engin, tentant d’éviter de le flanquer sur les chats qui s’intéressaient de trop près, j’ouvrais les fenêtres pour faire du courant d’air. On pourrait croire, avec ces grandes demeures plongées dans l’hiver, qu’il ne fait pas plus froid à l’intérieur qu’à l’extérieur. Etonnamment, c’est faux. On pourrait croire aussi que nous pourrions au moins nous blottir dans un lit chaud pour affronter le vent glacé qui circulait maintenant dans la chambre. Faux, encore. Il nous fallut peu de temps pour nous apercevoir que le lit, suite à l’enfumage, sentait pire que le cochon grillé et que, aussi lasses de l’existence que nous fussions alors, nous ne pourrions y dormir ni y trouver un quelconque repos avant d’avoir changé les draps.

 

 

 

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