Payez-vous un précaire (Get me out of here !)
Chapitre Un
Il y a quelques jours, par une belle matinée de printemps, je travaillais sagement à la rédaction des articles du prochain numéro d'une revue de grande classe consacrée à un département du Massif Central, lorsque j'entendis des coups brutaux frappés à ma porte.
- Un hostile, me dis-je, et des emmerdements !
(Car les habituées savent où se trouve la sonnette.)
Mais au lieu du pèlerin attendu, je trouvais dans l'embrasure une voisine qui souriait benoîtement. Elle alla droit au but :
- Est-ce que tu pourrais me rendre un grand grand service ?
Bien sûr, elle prit toutes les précautions oratoires possibles : si ça te dérange, il faut me le dire, hein surtout, etc. Mais je suis tout à fait pour rendre service à mes voisins, surtout ceux qui possèdent plusieurs piscines. De fil en aiguille, je finis par comprendre qu'il s'agissait de lui "donner un coup de main" pour faire le ménage dans son "gîte" car elle avait mal au dos, son mari était épuisé, et les nouveaux locataires avaient insisté pour arriver tôt dans la journée, si bien qu'elle ne disposait de peu de temps entre le départ des uns et l'arrivée des autres, etc.
Bref, je dis à Viviane que oui bien sûr, j'étais chez moi samedi, je passerais lui donner un coup de main en fin de matinée. Elle se rembrunit.
- Mais c'est que c'est très long, il faut compter trois heures à deux !
- Ah, fis-je.
Et de me parler des draps à changer, et des oreillers, et de l'aspirateur, à passer avec un soin tout particulier sous les lits car elle aimait soigner ses hôtes. J'acquiesçai complaisamment, ne voulant pas passer pour un négligent malpropre, lorsque je réalisai avec une certaine fatalité qu'elle décrivait les tâches que j'aurai, moi, à accomplir. Et je compris, à ce stade, qu'elle me proposait un travail rémunéré.
Elle annonça d'ailleurs peu après la somme de 10 euros de l'heure, au black. Je me dis alors que j'avais après tout déjà en partie accepté, et puis que j'en étais bien à 30 euros près, et qu'on ne gagne pas, en écrivant pour des revues du Massif Central, 10 euros nets de l'heure. Je me dis aussi que cette brave Viviane n'était pas responsable de la situation économique du pays, et du fait que les baby boomers retraités sont tellement plus riches que les trentenaires actifs, que le travail intellectuel ne paie pas, etc etc.
J'acceptai, donc. Rayonnante, elle sortit alors de la poche de son jean un calendrier stabyloté.
- Bon alors, me dit-elle, regarde, j'ai planifié toutes les dates, on va pouvoir s'organiser.
Apparemment, sur le calendrier, ma présence était requise tous les samedis de fin juin à août.
- Attends, lui dis-je, espérant repousser le problème; fin juin, on part deux semaines.
- Ah, fit-elle déçue, oui, oui, vous pouvez partir ; bon, je me débrouillerai seule à ce moment-là, et puis on reprendra ensuite.
Blême, je lui donnais le nom d'une femme de ménage avec qui j'avais travaillé au gîte, mais elle ne voulut rien entendre. Elle tenait à ce que ce soit moi. J'imagine que l'idée d'employer une professionnelle lui aurait donné mauvaise conscience (Viviane vote socialiste). Je la quittai finalement en lui disant que je serai là le samedi suivant ; pour le reste, je ne l'ai pas démentie, car après tout, mon avenir est suffisamment trouble pour n'écarter aucune possibilité.
Chapitre Deux
Avant la suite de mes (mes)aventures ménagères, une parenthèse. Le « gîte » de notre amie Viviane est en fait une affreuse petite maison jaune construite il y a peu sur le modèle de la "maison à 100 000 euros", moyen trouvé par nos ministres intègres pour permettre l'accession des jeunes à la propriété - on voit où je veux en venir. Viviane et son mari habitent légèrement au-dessus du village, où ils possèdent un véritable hameau : un ancien corps de ferme en pierre de taille avec ses dépendances, parmi lesquelles un authentique pigeonnier du Quercy qui excite beaucoup les pèlerins.
Retraités depuis peu, ils habitent la maison de maître et n'ont pas, à ma connaissance, restauré les dépendances, parmi lesquelles deux autres maisons en pierre de taille. En revanche, en plus du « gîte » pour lequel Viviane requérait mes services, on a vu cet hiver une nouvelle maison jaune à 100 000 euros pousser comme un champignon à côté du hameau et son Pigeonnier typique. Viviane aura bientôt encore plus de ménage à faire.
Mais tout ceci n'aurait pas retenu mon attention si je n'avais pas entendu notre Viviane s'exclamer, lors d'une discussion préélectorale entre voisins : "Mais on ne le connaît pas, ce nouveau maire, et il ne faudrait pas le laisser faire n'importe quoi, par exemple imaginez, il pourrait être de mèche avec des PROMOTEURS IMMOBILIERS pour construire un LOTISSEMENT !"
Sachez aussi que la maison jaune, qui est, comme je le raconterai dans un chapitre suivant, encore plus laide à l’intérieur qu’à l’extérieur, est en location pour 1000 euros par semaine en pleine saison. Je vous indiquerais bien le lien, si je ne craignais pas d'interminables emmerdes.
Chapitre Trois
Par une belle matinée de printemps, donc, je montai vers l'affreuse Maison Jaune de Viviane pour accomplir mes tâches ménagères. Une chose me préoccupait (car je suis quelqu'un de bonne volonté, qu'on le croit ou non) : je sais passer l'aspirateur comme tout un chacun, mais j'ignore tout des Savoir-faire Ménagers Féminins - autrement dit, je sais faire le ménage, mais pas comme une femme - tout ce que j'ai retenu des rebuffades de ma mère, c'est qu'il faut être extrêmement prudent en présence d'une Femme Faisant le Ménage. (Pour ceux et celles qui me trouveraient misogyne, je les renvois à la saine du lecture du chapitre du Deuxième Sexe consacré à ce sujet.)
Viviane m'attendait de pied ferme devant la porte du gîte et jeta immédiatement sur mes baskets un regard consterné.
- Tu ne voudrais pas aller mettre des chaussons, ou des espadrilles, des tongues ?
Première erreur, déjà fatale : Les femmes font le ménage avec des Chaussures Spéciales, sans doute pour éviter la contamination. J'aurais dû m'en souvenir. Paralysé par cette Première Erreur, j'en commis illico une deuxième :
- Je peux y aller en chaussettes, dis-je, si tu veux.
Je me souvins, mais trop tard, que les femmes ont horreur qu'on se déplace en chaussettes, pour des raisons qui m'échappent (encore). Si bien que Viviane décréta qu'elle irait chercher chez elle le matériel nécessaire pendant que je me mettrais à l'ouvrage avec ses propres espadrilles. (La maison de Viviane se trouve à une soixantaine de mètres au-dessus du gîte, mais soixante mètres en forte pente ; problème qu'elle a résolu en utilisant sa voiture pour se déplacer de l'une à l'autre ; son mari en fait autant, mais en utilisant son propre véhicule.)
A l'intérieur, la Maison Jaune était propre comme un sou neuf : les locataires avaient fait le ménage avant de partir. Ma tâche serait donc symbolique, mais l'Erreur des chaussons me suggérait qu'il fallait obéir sans discuter. Je passai donc l'aspirateur avec un zèle difficilement concevable, tandis que Viviane me rejoignait de temps à autres pour m'expliquer qu'il fallait bien aller sous les lits, et aussi derrière les meubles, et particulièrement celui-ci, dans l'angle, là, et sous le tapis, etc. Pour mesurer l'ampleur de la tâche, il faut dire que chaque pièce de la maison jaune contenait plus de meubles et de bibelots que ma propre maison en entier : commodes en bois peints faussement impériales, tables de chevet ornés de cadres niaiseux contenant des dessins représentant des cottages où était brodé le mot "cottage", postes de télévision géants, guéridons en fer forgé, lustres à breloques pastels, tapis fleuris, rideaux en faux satin mauve, tringle à rideaux dorés et ornées de bouboules censés renvoyé à l'Antiquité grecque ; le tout dans le plus pur style de la Villa de Vacances Côté Sud chez Leclerc. Même les toilettes contenaient des étagères, un porte-revues chargé à bloc et un tableau de Van Gogh (sic).
Quand j'éteignis hors d'haleine l'aspirateur dans la dernière pièce, une resserre derrière la cuisine (qui contenait plus de matériel électroménager que dans mes pires cauchemars écologistes, y compris un sèche-linge), Viviane rappliqua illico et me désigna le dessous d'un appareil volumineux et indéterminé :
- T'as passé, là ?
Bien sûr, je mentis. Dans la condition de domestique, avec la meilleure volonté du monde, l'honnêteté ne peut survivre qu'une heure à peine ; deux ou trois jours peut-être si on a sérieusement souffert de la faim et qu'on appartient à une religion dotée d'un dieu omniscient et vengeur.
Chapitre Quatre
Pour en finir avec l'affreuse Viviane et sa Maison Jaune.
Tandis que je passais l'aspirateur avec frénésie, arrive une autre voisine. Avec force cris et gloussements, Viviane lui fait visiter la Maison Jaune. L'autre s'exclame, bat des mains devant tant de beauté, jusqu'à ce qu'elles arrivent dans la chambre du fond, ou nous nous tenons, l'aspirateur et moi. Là, notre hôtesse prend un air gêné pour expliquer que je suis juste là pour dépanner, tout en m'adressant un sourire complice et condescendant pour que je ne sois pas gêné d'être pris en si humiliante situation. La voisine acquiesce, en me dévisageant avec une évidente compréhension: bien sûr, dit-elle, il n'y a pas de mal à ça, et d'ailleurs elle-même loue une partie de sa maison en été et elle aurait bien besoin de quelqu'un pour l'aider, aussi. En réalité, jusque là, je n'avais pas eu l'idée d'être humilié.
Après l'aspirateur, je m'attaquais courageusement à la serpillière. Et tandis que je lessivais avec frénésie l'intégralité de la maison jaune, Viviane, tout en houspillant son mari préposé à tondre la pelouse et à briquer la terrasse, s'affairait à des tâches capitales telles le remplissage des coupes de bonbons ("il y aura des petits, il faut bien les gâter") ; tâches qui lui permettaient néanmoins de garder sur moi un oeil prudent. Alors qu'à mi-parcours je me dirigeais vers la cuisine, elle me barra la route, croyant que je m'enfuyais.
- Je vais changer l'eau, dis-je.
- Ah, fit elle. Mais c'est vraiment sale ?
Après une inspection minutieuse du seau, elle dut en convenir et me laissa aller mon chemin. Mais tandis que je m'activais dans les dernière pièces, je l'entendais crier à intervalles réguliers :
- Mais c'est encore mouillé, ici ! ça sèche pas !
Il s'avéra, catastrophe, que j'avais insuffisamment essoré la serpillière, nuisant gravement au planning. Lorsque l'heure convenue de ma libération sonna au clocher du village, elle sourit à contrecoeur.
- Tu peux y aller, va. Je vais me débrouiller, je terminerai sans toi, ne t'inquiètes pas.
Devant tant de bonté, j'allais filer sans demander mon reste.
- Je ne sais pas ce que tu en penses, continua-t-elle, mais pour une première fois, ça peut aller. Bien sûr, tu as eu un peu de mal à trouver tes marques, mais ça va sûrement s'améliorer avec le temps.
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