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Badtrip

 

La vie réelle - Réinsertion

 

Réinsertion, I

En réalité, je n’aime pas raconter ma vie. Vous allez sûrement trouver que j’abuse, de faire mon timide alors que je me mets en slip sur le web, mais c’est la réalité, ça ne m’est pas très naturel de raconter ma vie. Pourtant j’ai promis le récit authentique et glorieux de ma réinsertion, et je sens bien qu’il n’y a pas moyen d’y couper.

Alors, voilà.
Quand j’étais jeune, j’étais étudiant. Les premières années, j’ai surtout été un étudiant faisant-extrêmement-la-gueule (les causes de cette mauvaise humeur, je ne m’en souviens plus très bien ; une acné sévère, peut-être, ou bien ce manteau trop grand acheté dans une friperie, censé me faire ressembler à une version Albator de Nick Cave, et qui pesait bien 4 ou 5 kg, le poids du monde sur mes épaules) ; mais vers les dernières années, je suis passé dans la catégorie des étudiants prometteurs, et j’ai donc commencé ma thèse. J’avais acheté une veste en cuir pour remplacer mon manteau, je faisais toujours pas mal la gueule, et j’étudiais le romantisme, ce qui m’allait comme un gant, car quoi que vous puissiez en penser la plupart des écrivains romantiques auraient adoré se mettre en slip sur le web.
Ensuite, j’ai abandonné ma thèse. Pas parce que je ne l’aimais pas, je l’aimais avec constance, mais à cause de la vie réelle. Le travail, l’argent. Le manque d’argent, le manque de travail. La drogue. Le manque de drogue – non, en fait, j’en ai jamais manqué. Les amis. Le manque d’amis – certains manquant toujours plus que d’autres.  Bref, j’ai fini par me dire qu’il était beaucoup plus réaliste de renoncer au romantisme. De toute façon, je voulais être écrivain, pas docteur.

L’été dernier, quinze ans plus tard, suite à un des plans foireux les plus foireux de ma carrière d’intello précaire (je ne l’ai pas encore raconté ici, quoique cela me démange, mais il ne m’est pas toujours facile de raconter ma vie), j’ai traversé une grande phase de remise en question. J’ai eu envie de reprendre mes études. (J’ai même pensé à devenir psy, allez savoir pourquoi.) Mais c’est Lars m’a convaincu de refaire une thèse, en me disant que je pourrais parler des deux choses qui m’intéressent le plus au monde, l’écriture et les théories queers. Je me suis fait piéger, en réalité, je ne pensais pas du tout que j’en étais capable. Lars m’a dit : « si par exemple tu devais faire une thèse, tu la ferais sur quoi ? » Bien sûr, j’ai trouvé tout de suite un sujet, pour le plaisir de la discussion. Là, on a commencé à penser tous les deux que j’avais eu une bonne idée ; surtout Lars, moi je me disais que le sujet avait déjà dû être traité 100 fois (au moins). On a fait un pari : si j’avais tort, si le sujet n’avait pas déjà été traité, je tenterai ma chance. J’ai perdu…
J’ai commencé à contacter des profs pour voir s’ils étaient intéressés. J’ai trouvé une directrice de thèse – deux, mêmes, finalement. A chaque fois que je tentais quelque chose, prendre un contact, écrire un article, ça marchait. C’était déjà un beau rêve, en fait, après l’habitude usante de se faire regarder de haut. Ça m’a tiré de ma dépression latente. Mais ensuite, c’est devenu encore mieux.
Ma directrice de thèse m’a conseillé de postuler pour une « allocation fléchée » (j’ai jamais exactement compris qui fléchait quoi, mais en tous cas, ça n’a pas marché, c’est pas moi qu’on a fléché). Je croyais que c’était fini, mais elle m’a dit de postuler pour un contrat doctoral. C’est là que j’ai appris ce que ça voulait vraiment dire, « constituer un dossier » ; et encore, heureusement que j’avais pu m’entraîner un peu avec la CAF. Disons que ça a été encore plus dur que de demander l’aide au chauffage, et que là aussi, il a fallu se faire insulter au passage. Cette fois, j’ai été sélectionné pour passer une audition. Une audition. Moi. Déjà quand je vais dîner chez les voisins, j’ai des attaques de claustrophobie sociale. J’ai pensé que je n’irai jamais. Ensuite j’ai pensé que bon, je pouvais aller jusqu’à Paris passer une soirée avec des amis. Tout le monde croirait que j’irais à l’audition, et paf, je pouvais toujours me débiner au dernier moment. Le lendemain matin, à Paris, je me suis dit que je pouvais tenter de monter dans le métro et d’y rester jusqu’à la fac, j’aurais au moins essayé d’aller jusque là. Arrivé à la fac, j’ai fêté ça en allant en repérage pour trouver l’endroit où on m’attendait. J’ai trouvé assez facilement. Dans un couloir, des gens attendaient sur des chaises, livides. On a commencé à parler. On ne se connaissait pas, mais on avait des tas de choses à se raconter. Je me suis senti à ma place. J’ai su que j’allais rester dans le couloir et tenter ma chance à l’audition.
Voilà, je suis entré dans la pièce. J’ai bien compris que c’était réellement une audition, étant donné qu’ils étaient au moins huit en face de moi. J’ai lu ce que j’avais préparé, et quand j’ai eu terminé j’ai repris mon souffle et j’ai su que je n’allais pas m’enfuir avant de répondre aux questions (ce qui était le plan B, le plan A étant de ne pas entrer dans la pièce).  Fin de l’histoire.
Le lendemain, j’ai su que j’avais obtenu la bourse. Je serai étudiant salarié pendant trois ans, et je ne ferai plus jamais la gueule.

Epilogue : Il y a l’argent, bien sûr, l’argent qui permet de relever les épaules, de respirer mieux, d’arriver au fond des poumons, là où l’air ne passait plus depuis longtemps. Mais il y a la réussite, aussi. Il y a un an, je faisais le ménage dans la Maison Jaune, pour ceux qui suivent ; il y a deux ans et quelques, je me faisais virer de la Grande Maison, pour ceux qui suivent grave ; je pourrais aller loin comme ça. En réalité, pour moi, c’est même pas comme une deuxième chance, c’est une première. Savoir que des gens autres que mes amis apprécient mon boulot, c’est le vrai luxe.

 

 

 

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