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Badtrip

 

Leaving Lasc.

 

Leaving Lasc.

Dans sa cour, Monsieur C déplie une carte des Etats-Unis, trouve Chicago  et l'Illinois et nous demande de lui montrer loù on sera. Ensuite il rentre dans la maison  pour prendre un stylo et revient entourer notre ville. Sa femme réclame une carte postale - “pas grand-chose, s'excuse-t-elle, juste pour savoir que vous êtes bien arrivés.” J'avais déjà prévu de leur en envoyer une, de toute façon.
- Alors voilà, dit Madame C, on va s'embrasser, maintenant, pour la circonstance.
J'essaie de ne pas pleurer.

 

Leaving Lasc., II – Le radiateur (je ne suis pas un nomade)

Je passe l'éponge sur le radiateur du salon et je me dis que ce n'est pas possible, que je ne peux pas être en train de faire ça, faire le ménage dans ma maison pour la rendre. (Bien sûr, je suis écolo, je n'utilise pas vraiment d'éponges mais un machin microfibre, seulement, c'est pas vraiment le moment d'en parler.) C'est ma maison, le noeud des fibres qui me relie à toutes les choses agréables de ma vie. Ils disent qu'il faut se détacher des biens matériels ; mais les rouges-queues et les hirondelles sont-ils des biens matériels ? Et puis, ce n'est pas un bien, c'est une location. Ce n'était pas ma maison depuis longtemps, ce n'était même pas ma maison depuis deux ans, en réalité. En réalité, je ne suis jamais resté deux années entières dans la même maison ; mais quand on vit comme ça, on ne devient pas plus détaché, on apprend juste à s'attacher plus vite. Je continue à frotter le radiateur, j'essaie de ne pas pleurer. Je ne suis pas un voyageur, je ne suis pas un nomade postmoderne, et je n'ai même pas de courage, non.

 

Leaving Lasc., III – Les pèlerins (et vouais)

Et pendant tous ces jours, pendant qu'on se trainait dans les rues du villages avec nos cartons de livres, nos sacs poubelles, pendant qu'on chargait et déchargeait la voiture, pendant qu'on trottait d'une maison à l'autre pour faire des livraisons de meubles (ne pensez pas surtout, que vendre vos affaires pourra vous dispenser de les porter sur votre dos) – et pendant que vous êtes là, demande le voisin, j'ai justement une autre armoire que j'aimerais déplacer – pendant ce temps, donc, les pélerins.... les pèlerins traçaient leur chemin, inlassablement....  poursuivant leurs réclamations – justement, dit le pèlerin, je ne peux pas m'empêcher de voir quevous avez une voiture, alors est-ce que ça vous ennuierait de me conduire à MontQ ? - cherchant toujours à assouvir leur soif de savoir – C'est une école ici ? - non – Ah mais alors vous pouvez m'expliquer pourquoi y'a un préau, si c'est pas une école ? - Il y en a même une, oui, une, et c'était une gouine, j'ai honte de le dire, qui, un soir que nous traversions le village, Lars avec une brouette pleine de gravats (c'est toujours plus compliqué qu'on le croit, les déménagements), moi une pelle sur l'épaule, il y en a même une qui, possédée par le démon de la coquille,  nous a crié “bon chemin !”

 

Leaving Lasc. IV – Western (But I'll be back)

Chicago”, fait le gros maire à moustache en secouant la tête (maintenant que je j'y repense, il porte le costume à rayures d'Al Capone). “Chicago. Ça va vous changer, ça”, il annonce d'un air entendu. C'est un samedi matin d'été bleu, dans la petite salle de la mairie de Lasc. en Quercy, et nous sommes venus rendre nos clefs avec le coeur lourd des émigrants qui ont échoué. Ça va nous changer, oui, les Etats-Unis,  n'en doutons pas, mais curieusement je m'obstine à penser qu'être un étudiant en thèse dans un ville de campus demandera moins de trésors d'imagination, d'adaptation et de courage que d'être un intello précaire queer dans un village du Quercy. Le FarWest n'est pas forcément là où on pense. (En réalité, les seules descriptions cohérentes des gens et des ambiances d'ici, je les ai trouvées dans des romans ou des films américains ; les Français ne savent parler que des villes.)

Sous les cris des hirondelles, nous remontons la rue pour faire l'état des lieux, le gros maire à moustache aussi raide que s'il avait passé sa vie à cheval. Monsieur C détourne le regard derrière sa grille (le gros maire à moustache appartient à un clan qui n'adresse pas la parole à Monsieur C, pour des questions remontant à la Guerre de 40, époque à laquelle le gros maire n'était pas né et Monsieur C n'avait encore jamais mis les pieds dans le Quercy, toutes histoires qui mériteraient  d'être racontées, et qui le fera ?).

L'état des lieux expédié, les papiers signés, le gros maire nous serre la main pour nous souhaiter bonne chance dans les grandes plaines. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot, cowboy. Je reviendrai.

 

 

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