Rétraction
Il paraît que l'Université américaine est “en rétraction” (en français dans le texte). Ce joli mot ne me vient pas de l'Américain, mais d'une universitaire française que j'avais contactée pour avis - il faut dire qu'elle occupe à elle seule deux postes d'envergure, l'un dans une université française, l'autre dans une université américaine (les apparences sont parfois trompeuses, mais à défaut d'informations plus précises, on considérera donc qu'elle n'est pas elle, en rétraction). Toujours est-il qu'elle s'est sentie obligée de me mettre en garde contre l'utopie dangereuse pour Lars de postuler dans un département américain (je ne postule pas, qu'on se rassure) : l'éternel “beaucoup d'appelés, peu d'élus” - (et un élu de moins, toujours, quand nos aînés occupent deux postes à la fois). Mais que sommes-nous censés faire de cette “rétraction” : retourner directement travailler dans les champs, servir des grogs aux profs en pèlerinage vers Sintjack, retourner se faire insulter par les travailleurs sociaux, gagner 300 euros par mois dans la presse locale, donner des cours particuliers, faire le ménage chez les voisins ? (Parce qu'on a déjà essayé, mais ça n'a pas marché : pas assez de places, pas assez d'argent, pas vivable, pas survivable) Mon universitaire transatlantique concluait par un appel à la responsabilité : qu'allait devenir l'Université française à laquelle nous appartenons elle et moi, si ses doctorants la décrédibilisent en quittant le navire en masse ?
Le jour où elle m'écrivait cela, l'Université en question venait de licencier au moins six enseignants et tous les tuteurs d'un département – sans encombres, puisqu'un certain nombre d'entre eux n'étaient pas sous contrat, et sans états d'âmes, puisque nombre d'entre eux n'avait pas un salaire “suffisant pour en vivre”. La question n'est pas, aujourd'hui, pour certains d'entre eux, de choisir entre une carrière d'un côté ou l'autre de l'Atlantique (ou, qui sait, sur les deux rives à la fois), mais entre le chauffage et les courses, et de trouver d'urgence un autre de ces boulots “dont on ne peut pas vivre”.
Je ne dis pas, bien sûr, que les universitaires devraient, plus que les autres, échapper aux travaux agricoles et aux “boulots dont on ne peut pas vivre” - personne n'a mérité ça. Ce que je veux dire, c'est qu'encore une fois les baby-boomers nous prennent vraiment pour des Américains.


“It's ok to miss them”
Six cardinaux dans le cerisier devant notre fenêtre. Ils se poursuivent, descendent et remontent, se remplacent d'une branche à l'autre. Depuis ce matin, la neige a commencé à tomber. On attend le vétérinaire.
Lars dit : “je pourrai pas faire ça.”
Dans la chambre, le vieux chat s'est endormi sous une couverture.
La voiture du vétérinaire arrive. Sa jeune assistante baisse les yeux sous son bonnet en laine. La vétérinaire dit que c'est ça qu'il faut faire. Tous les quatre, on va dans la chambre parler encore un peu au vieux chat.
La nuit est tombée. Les oiseaux ont disparu. Le vétérinaire et son assistante ont emporté le chat sans âge caché dans une serviette. Sur la table, il ne reste plus que la brochure qu'ils nous ont laissée. Dessus, il y a écrit : “C'est normal qu'ils vous manquent.”


Pourquoi pas moi ?
Quand j'étais petit, je voulais déjà être quelqu'un d'autre. Mais à ce moment-là, ça ne posait aucun problème. Il suffisait d'errer dans les bois, ou bien, les jours de pluie, de marcher en rond dans ma chambre ; il suffisait d'entendre un peu de musique, ou bien d'être replié sur la banquette arrière de la voiture, le nez contre la vitre, et mes pensées démarraient en roue libre, d'autres paysages commençaient à défiler, et – j'étais qui je voulais, où je voulais, quand je voulais, j'écumais Samarcande et Bangkok, je franchissais le Khiber Pass, j'étais trappeur à la frontière, je voyageais à cheval sur tous les hauts plateaux du monde.
- Et si les limites du temps et de l'espace ne comptaient pas, quelle importance pouvait avoir mon corps, qui ne servait qu'à accompagner mon imagination dans des endroits où nous étions tranquiles ?
Mais aujourd'hui, l'envie fait beaucoup plus mal. Il y a ce corps, le mien, tassé contre la vitre du bus, et il y a ces corps, ceux des autres, qui montent à tous les arrêts, et certains évidemment beaucoup plus que d'autres ; ces corps, les vrais hommes, insouciants, les épaules déliés, les vêtements choisis sans soin (ou avec, peu importe, après tout ils peuvent porter ce qu'ils veulent; et souvent ce que je leur envie le plus c'est les bijoux, les cheveux longs, les vestes hippies – interdits pour moi) ; ces corps qui ne sont pas les miens, ces corps meilleurs que le mien, les corps de ceux qui sont des hommes ; et – pourquoi pas moi ?


Antenne d'Oc, hommage, pas de frontière
Dans le Quercy, entre autres choses irremplaçables, il y a cette radio, Antenne D'Oc. Je vous mettrais bien le lien, mais ils sont pas sur le web, malheureusement. Et sur Antenne D'Oc, entre autres choses irremplaçables (comme la revue de presse tirée , il y a ces jingles. Un son, vaguement mélodique, tiré d'un morceau électro ou world, sur lequel on annonce d'une voix sepulchrale : “A Tchernobyl, comme à Gourdon, Antenne d'Oc, radio, pas de frontière.” Ou bien: “A Jérusalem, comme à Puy l'Evêque, Antenne d'Oc, radio, pas de frontière.” Et bien sûr : “A Bucarest, comme à MontQ, Antenne d'Oc, radio, pas de frontière.”
Alors voilà, c'est un hommage - ou bien un vol pur et simple, d'après la position de nos ministres sur le droit d'auteur – dans le Midwest, comme à MontQ, queer-cy, pas de frontières ; bien qu'il y ait tellement, ici et là-bas, de frontières et de polices des frontières – mieux vaut tenter de les oublier.
Bien sûr, Antenne d'Oc ne fait pas seulement des jingles. Il y a aussi beaucoup de très très bonne musique, une revue de presse qui prend en compte le Monde Diplomatique, des bulletins d'info où on essaie de vous expliquer ce qui se passe ; j'ai aussi un grand faible pour la météo, qui prend le temps de raconter sur quel causse le vent se lèvera cette nuit (mais j'avais prévu d'attendre encore quelques semaines avant d'être nostalgique, si ça pouvait se commander). Mon émission préférée, c'était - c'est – c'était – c'est – “Brit D'Oc” : une bande de vieux anglais qui parlent de la musique de leur jeunesse en racontant des blagues irlandaises – et ils passent leurs disques, aussi, bien sûr, après les avoir annoncé pendant dix minutes – avec quelques concessions au monde moderne : c'est la seule émission, je crois, qui peut balancer Eminem directement après Ravi Shankar.


Rentrée des classes
Sur le campus de la fac, au soleil, il y a des grands chênes et des écureuils qui baisent devant tout le monde ou qui font la manche pour avoir des donuts. Sur le campus, il y a des types qui jouent au base-ball dans l'herbe, d'autres qui s'entraînent à marcher sur un fil ; il y a des beaux gosses torses nus qui filent sur des vélos minuscules. Sur le campus de la fac, il y a des vieux profs venus du Japon, cheveux grisonnants, sacoches en cuir et sourires ironiques, des types dont on se dit qu'ils ont peut-être inventés internet. Sur le campus, il y a les Grecques, ces petites filles qui claquent des pieds dans leurs tongues de luxe et leurs shorts, les fesses étroites, les jambes aux uv et les cheveux blanchis, et qui se préparent à épouser les Grecs qui vont gouverner le monde, et qui, eux, à cette heure de l'après-midi, ne se promènent pas sur le campus car hier soir ils s'en sont mis plein la tronche et aujourd'hui ils ont la gueule de bois.
Sur le campus, il y a tous les personnages de tes séries préférées, Willow qui raconte des secrets en souriant dans son téléphone, Hurley qui traîne les pieds, Bette Porter jeune qui fait salement la gueule, Angela Chase qui se tripote les cheveux, D'Angelo Barksdale qui, finalement, a repris ses études, Sookie en tablier qui sert les sandwichs, et Lafayette qui zone avec une tondeuse à gazon.
Sur le campus de la fac, je suis là aussi, 37 ans, réchappé des assistantes sociales, arraché du causse, et j'ai l'impression d'avoir été découpé et collé dans un photo montage. Qu'est-ce que vous voulez que je dise, de tout ça, vraiment ?


La prochaine fois, je prends le bateau
Lorsque l’avion arrive au-dessus des côtes du Labrador, je suis persuadé que le chat est mort. Ce qui n’est pas complètement improbable, quand on sait qu’il a treize ans et qu’il est cardiaque. Je ne l’ai plus entendu depuis des heures, et quand je l’entendais, ça n’allait pas du tout. Bien sûr, je pourrais me pencher, ouvrir le sac et le toucher pour en avoir le cœur net. Mais à ce stade, j’en suis absolument incapable. Je préfère l’ignorance.
Autour de moi, les heureux qui ont des hublots les ont fermés d’un commun accord. Tout est sombre. Je suis coincé un placard à balais cahotant et brinqueballant au dessus du grand nord canadien. Ma lumière ne marche pas. Le truc pour regarder des films rassurants ne marche pas. Ça et là, quelques gosses hurlent lugubrement ; je suis de tout cœur avec eux.
Un gentil steward passe à côté de moi :
- ça a l’air d’aller bien, le chat, me dit-il avec satisfaction. Il est très calme.
- Oh, il doit dormir, je bafouille.
- C’est un jeune chat ou un vieux chat ?
- Un vieux, dis-je, coupable.
- Ah, alors pas de problème. Moi aussi j’ai un vieux chat et il passe son temps à dormir.
Il conclut avec satisfaction avant de s’éloigner :
- Voyager avec un chat, c’est vraiment très simple.
PS : A l'heure qu'il est, le chat est tapi dans l'herbe, projetant de se faire un écureuil.


Lectures de vacances
Petite parenthèse, avant d’entamer le récit glorieux de ma réinsertion. Pendant que d’autres draguaient dans les avions avec « Les nouveaux intellos précaires », moi, ayant lu Cy Jung, je me trouvais assailli dans un train par des retraitées de l’éducation nationale.
En montant dans le Cahors-Paris, donc (pas celui qui a déraillé, mais presque), je suis saisi par la vision d’un sac à dos à coquille, accompagné d’une silhouette en baskets blanches et bermuda orange. « Argh, me dis-je, ils sont partout, encore une retraitée de l’éducation nationale qui fait son chemin de Sintjack. » Mais aux mots « retraitée de l’éducation nationale », un déclic : qui a lu « Camellia Rose » de Cy Jung ne les verra plus jamais de la même manière. « Tiens tiens, que je me pense, et si… » J’envoie donc à la retraitée en question le coup d’œil vérificateur, qui répond illico par le même coup d’œil appuyé, quoi qu’un peu gêné car je m’aperçois qu’elle est en grande conversation avec une dame à qui, tiens tiens, elle est en train de faire le grand jeu. Réjoui, je regarde alors autour de moi et – tiens tiens, il y en a quelques autres dans le wagon (on était le 31 juillet, je suppose que ça aide), toutes plongées dans des lectures édifiantes qui ne les empêchaient pas de sympathiser avec leurs voisines, toutes très disposées à faire avec moi le jeu des coups d’œil appuyés, voire des sourires malins quand leurs nouvelles copines les quittaient pour descendre dans leurs gares.
Bien sûr, j’ai un peu triché en vous promettant des assauts. Personne n’a assailli personne, on s’est tous quittés contents les uns des autres (sauf une qui boudait un peu, aux abords de Sainte-Geneviève-des-Bois, ayant l’air d’en avoir espéré davantage ; mais, je ne suis pas célibataire, mon cœur est pris). Je voulais juste dire, rapport à l’été, aux vacances, aux plages, etc, pour tous ceux que ça concerne : lisez des livres, ça vous ouvre les horizons.
Commentaires :
Fantasme !
J'adore.
Merci.
Cy Jung
Posté par Cy Jung, 10 juillet 2009 à 17:17
Dis donc Bad, tu cherches à obtenir les faveurs de tous les écrivains ou quoi ?
Posté par Llewelyn, 10 juillet 2009 à 17:47
Ouais, des faveurs !
D'ailleurs, pour ceux qui veulent en lire plus sur Les Nouveaux Intellos précaires, extraits du texte en ligne sur le site de Cy Jung : http://www.cyjung.com/spip.php?article315
Posté par badtrip, 11 juillet 2009 à 16:46


Estivales
Je suis tellement harassé, en ce moment, que j’ai plus qu’à faire Charlie Hebdo : les Posts auxquels vous avez échappé. Alors voilà :
- Les trains : les gens (mâles ou femelles) qui laissent d’autres gens (mâles ou femelles, vieux, jeunes, toutes sortes de gens) porter des bagages que visiblement ils n’arrivent pas à porter, est-ce que ça n’est pas le vrai visage de la barbarie, la vieille dame qui a peur de ne pas réussir à prendre le train et toi qui la regardes en se demandant si elle va s’en sortir ? Ok, tout le monde n’a pas le même plaisir que moi à s’entendre dire « merci monsieur ».
- Le métro : il y a toutes ces histoires qui disent que dans le métro les gens sont hostiles, etc. mais tu peux me croire, ils sont tous infiniment plus chaleureux et plein d’humour qu’un commerçant de Cahors qui te voit entrer pour la première fois.
Et aussi, toujours dans le même registre (j’ai quitté les bois deux jours et j’y reviens plein de réflexions puissantes sur les grandes cités) : arrêtez de vous asperger de parfums chimiques, ça ne masque pas les odeurs de transpiration, je ne sais pas qui vous a fait croire ça, c’est une hallucination collective. Votre transpiration ne sent pas mauvais, par ailleurs.
- Les pèlerins : non, rien. Ils continuent, c’est tout. Ne transpirent pas plus que les autres, étonnement, maintenant que j’y pense.
- Le village : les propriétaires de la luxueuse résidence secondaire d’en face ont eu l’idée brillante de la prêter à une famille avec enfants. Résultat, non seulement je suis privé de piscine, mais en plus j’entends toute la journée les splashs des marmots qui se jettent à l’eau en criant « Mommy ! Mommy ! » comme dans une série des années 50.
- Les vacances : mot détesté, méprisé, banni parfois. Pas avant la Noël, si tout va mieux que bien et qu’on ne traîne pas d’ici là - les dernières, vacances, s’étant achevées il y a un an tout juste. Ah, cette fatigue. Il y a des jours où même aller acheter des clopes devient une expédition de l’extrême (non, je vais pas arrêter).
- La REINSERTION : ça y est, au fait, je suis réinseré. J’ai trouvé un emploi, en quelque sorte, mais en BEAUCOUP BEAUCOUP mieux, après avoir rencontré une victoire décisive sur moi-même et l’existence. Je raconterai ça la prochaine fois, plutôt.


Once more with feelings
Samedi dernier, pendant qu’on parle visibilité sur le blog, le téléphone sonne à la maison. C’est quelqu’un que j’estime énormément, disons, un des plus grands poètes vivants. Il veut parler à Lars, qui n’est pas là. Je prends le message, et même, j’ai la réponse à la question qu’il voulait poser. Comme c’est la première fois que je lui parle, j’en profite pour lui dire toute mon admiration pour son œuvre, c’est-à-dire que je bafouille une sorte de « j’aime énormément ce que vous faites », me disant que dans ces cas-là, c’est comme pour les enterrements, il vaut toujours mieux dire quelque chose plutôt que rien. Il semble apprécier, à moins qu’il soit tout simplement gentil.
Puis il me fait le coup des sœurs :
– Sans indiscrétion, me dit-il, vous êtes qui, vous êtes sa sœur ?
Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on a du courage, est-ce qu’on rate l’occasion, est-ce qu’on engueule le plus grand poète vivant, est-ce qu’après tout j’ai le droit d’outer quelqu’un d’autre, car il s’agit de Lars, en l’occurrence, et bien sûr ce coming-out là se fera tôt ou tard, et peut-être le grand homme cherche-t-il simplement confirmation de quelque chose qu’il sait déjà, mais dans ce cas il cherche confirmation d’une manière qui me déplaît foncièrement, et que faire ? Un ange passe.
– Non, je suis pas sa sœur, dis-je fermement.
Un autre ange (comme Schwarzenbach ? comme les anges de Klaus Mann, ceux des chansons de Guidoni ?). J’attends, et puis on a un rire gêné, le grand homme et moi.
C’est pour des moments comme ça que je rêve d’être visible, que je rêve d’un monde fou, où mon statut marital pourrait figurer sur mes papiers d’identité.


Grosse colère
Si, il y a de quoi être fier. Faut-il encore parler de Stonewall ? Cherchez dans google, j’ai pas le temps. Faut-il parler des morts, des tabassés, des brûlés ? Il y a vingt ans, on pensait que ça serait dur (on pensait même, parfois, que ce serait impossible). Et en fait, non, pour pas mal d’entre nous, ça a pas été aussi horrible, ça va même bien. Pourquoi, d’après vous ? Est-ce que ça s’est produit tout seul, comme ça, par intervention divine ? Est-ce qu’il n’y a pas des gens qui se sont donnés du mal pour ça ? Et vous pensez que c’est fini, et que maintenant on n’a plus besoin d’eux, ces vieilles caricatures de militants dépassés ?
J’appartiens à une communauté. Vous appartenez à une communauté, avec une histoire, une culture, des codes de reconnaissance, des esthétiques, des obsessions. Ça ne vous engage à RIEN. Ça vous protège, tout simplement. Allez ou n’allez pas à la Gaypride, traînez ou ne traînez pas dans le milieu, faites ou ne faites pas de coming out, faites de votre mieux ; vivez votre vie, soyez discrets, soyez solitaires, tant que vous voulez. Mais cessez d’aller répéter partout que vous n’êtes pas fiers, qu’il n’y a pas de quoi être fiers. Rendez-vous compte, rendez-vous compte de ce que vous dites, et mesurez l’absurdité cruelle de phrases comme « ma vie privée ne regarde que moi, je ne vais pas étaler ma sexualité » ; ou « qu’est-ce que je suis content de pas ressembler à une caricature de gouine, de pédé, je ne suis pas une folle, je ne suis pas une camioneuse » ; ou bien « moi j’ai toujours vécu ma vie librement, à l’écart du troupeau, le milieu c’est pas mon truc ».
Le milieu, c’est vous. Et quand les hétéros auront peur de ressembler à des caricatures d’hétéros, alors là, peut-être, on pourra discuter, là, peut-être on pourra parler de la fin de l’histoire, dissoudre les communautés, remballer l’arc-en-ciel. Là, peut-être.


Poésie immobilière (ne soyons pas naïfs)
En montant vers le causse, à l’écart du village, il y a une petite maison qu’on aime beaucoup, Lars et moi. On se disait en plaisantant que ce serait la maison de nos rêves, dans une vie parallèle. Celle qu’il nous faudrait. Je n’ai jamais vu l’intérieur, bien sûr, mais je connais bien le jardin (j’aime beaucoup roder dans les jardins des maisons vides ; j’aime beaucoup rôder dans les jardins tout court, d’ailleurs ; disons que c’est mon côté poète). Il y a un ancien verger, quelques pots abritant des cactus étiques, et juste derrière la maison, dans la pente, l’un des plus beaux chênes des environs, où habite un troupeau de geais. Au-dessus, un bois de petits chênes et de genévriers qui continuent jusque sur le causse et où vivent des sangliers, des chevreuils, et un petit renard que j’allais observer cet automne.
Qu’on ne s’affole pas : je ne suis pas poète au point de penser que sous prétexte que j’aime les geais, les chênes et les renards, j’ai des droits sur la propriété. Mais voilà l’histoire, donc.
Cet hiver, nous avons vu que la maison était à vendre. On s’est dit qu’on allait se renseigner sur le prix, juste pour rêver un moment. On n’a pas rêvé longtemps : 330 000 euros. 330 000 euros, qui peut faire ça ? 330 000 euros pour une maison, quand on y pense sérieusement, qu’est-ce que ça peut vouloir dire ? Qui peut disposer de cette somme ? Pas nous, évidemment, et pas vous non plus, j’en suis quasi sûr.
Hier, pendant que je redescendais du causse, la grosse voiture noire d’un agent immobilier s’est arrêtée sur l’herbe devant la maison. Ils étaient trois, l’agent immobilier et un couple d’un certain âge, vêtus des mêmes chemises en coton claires, avec les mêmes lunettes de soleil hors de pris, les mêmes pulls en laine pendant sur leurs épaules, les mêmes visages blafards, comme blanchis à la poudre, considérant du même air méfiant le sentier et les bois aux alentours. Ils venaient se procurer une résidence secondaire. L’agent immobilier expliquait avec son accent nordiste la poésie des lieux, et il s’en sortait bien mal ; du bout des lèvres, le couple émettait des réticences dans un accent hésitant. Qu’on me comprenne : je me fous qu’ils viennent de Londres ou de Paris, (ou d’Alger, tiens, pourquoi ne viendraient-ils pas d’Alger, de Durban ou de Port-au-Prince, pour une fois ?) – je me fous d’où ils viennent, du moment qu’ils restent, du moment qu’ils vivent ici, un mois, un an, mais pour de vrai. Je voudrais que cette maison soit habitée par des vrais gens, des gens qui aient des animaux, des chats, des chiens, des poules (pour mon renard), des enfants même, s’il le faut, des gens qui s’occupent eux-mêmes de leur jardin, au lieu de le faire « tondre » par des jardiniers absents (ah, et ne m’emmerdez pas avec les emplois ruraux, pitié, si vous n’avez rien d’autre à proposer que des boulots de domestiques). Ici les résidences secondaires sont occupées moins d’un mois par an, visages renfrognés sur les transats et bermudas à carreaux toisant les villageois avec méfiance.
Quel triste sadique a fait en sorte que la maison du causse ne puisse appartenir qu’à quelqu’un d’assez riche pour ne jamais y habiter ? Personne, je sais, ne soyons pas naïf. Mais si nous n’étions vraiment pas naïfs, il faudrait peut-être trouver quelque chose pour remédier à ça.


Comment j'ai commencé à écrire
J’écris sur des carnets, j’écris sur des écrans ; ça m’est égal, je crois. Mais je n’écris jamais aussi bien que lorsque j’écris dans ma tête. J’écris en marchant, en conduisant ; j’écris quand je m’ennuie ou quand je suis mal à l’aise ; j’écris quand je suis en situation difficile, je prépare le récit qui va me sortir de là.
J’ai commencé à faire ça, si je me souviens bien, quand j’étais enfant et que ma mère me gueulait dessus dans la cuisine. De 7 à 17 ans, si je me souviens bien, réveillé/e chaque matin par des hurlements. Mais je me souviens mal, en réalité. Je n’ai pratiquement aucun souvenir des mots que ma mère employait tous les matins (je me souviens seulement qu’elle m’appelait « l’autre »). Evidemment, la solution la moins risquée était de l’écouter brailler sans ouvrir la bouche, si possible en regardant ailleurs.
Au début, quand j’étais très jeune, j’imaginais une scène de théâtre, où nous nous trouvions elle et moi : j’imaginais des spectateurs, qui bien sûr auraient vu l’injustice de ma situation. Puis j’améliorai le procédé : j’écrivais moi-même la pièce, et les spectateurs hurlaient de rire grâce à mes adroites reparties (balancées sous cape, bien sûr, car l’imagination a ses limites). Peu à peu la pièce imaginaire est devenu un récit réel ; le public est devenu réel lui aussi. Au collège, au lycée, je pouvais arriver avec une histoire pour faire marrer les copains. Si le récit était bon, ça valait le coup ; ça vaut toujours le coup.


Ecoterrorisme
En descendant du causse, je tombe sur une énième croix en bois bricolée au bord d’un champ de blé. Le pèlerin de sintjack aime à fabriquer le long du chemin de modestes monuments à sa foi, en signe de dévotion. En réalité, il s’en sert surtout pour laisser des messages à ses copains, du genre « je suis passé par là, attend-moi pour le dîner, y’a du magret ». Bref, le pèlerin, comme vous et moi, aime marquer son territoire.
Comme vous et moi, car, j’insiste, si je m’en prends aux pèlerins ce n’est pas tant qu’ils seraient plus mauvais que d’autres, ou parce qu’ils ont des vacances et pas moi, ou parce qu’ils peuvent s’offrir de meilleures chaussures de marche que moi. Ce que je leur reproche, c’est cette bonne conscience, cette autosatisfaction, cette fallacieuse innocence, cette certitude d’agir pour le bien. Or un pèlerin de sintjack n’est pas moins nuisible, disons, que quelqu’un qui se fait transporter en avion pour des vacances tropicales et reste assis au bord d’une piscine en buvant gentiment sa tequila sunrise. – Non, il n’y a pas de bon et de mauvais tourisme, non, il n’existe rien de tel qu’un tourisme écologique, non pas « d’écotourisme », non pas de « tourisme durable », ce sont des mensonges, et oui, je suis un extrémiste.
Au pied de la croix, l’un de nos écotouristes avait ingénieusement ajouté un vase fabriqué à la main avec un fond de bouteille en plastique. Et dans le vase, un autre avait cru bon de déposer, en signe de cette humble piété campagnarde dans laquelle ils se reconnaissent volontiers, un bouquet de fleurs des champs glanées en chemin : quelques marguerites et une brassée d’orchidées sauvages – appartenant à une espèce menacée, contrairement à celle des écotouristes.


On n'est pas sérieux quand on a 17 ans
Quand j’étais jeune, j’étais un peu con. Je me prenais pour un rebelle, je voulais être « un marginal » comme disaient mes parents dans la cuisine. C’était mon ambition dans l’existence, devenir un marginal authentique. Si on m’avait dit qu’à 37 ans, je n’aurais jamais, dans toute ma vie d’adulte, habité plus de deux ans dans la même maison, que j’aurais été salarié moins de trois ans en tout et pour tout, que d’ailleurs je n’aurais jamais touché un salaire s’approchant de la moyenne nationale ; si on m’avait dit qu’à 37 ans, je serai au RMI et que je vivrais depuis des années largement en-dessous du seuil de pauvreté, j’aurais dit oui, bien sûr, c’est ça que je veux, c’est exactement ça, où est-ce qu’on signe ? Et si on m’avait dit que par-dessus le marché j’aurais une boucle d’oreille et un tatouage, j’en aurais fondu de reconnaissance derrière mon acné. Quand j’étais jeune, j’étais vraiment très con.


Sintjack la Steppe
Petit matin sous l’averse. Dans la cuisine, les gens de la radio parlent récession, crise, fermetures de postes ; faut-il ou non, faut-il ci ou ça, et que va-t-il arriver à ceux qui. Intérêt poli, curiosité intellectuelle, et toujours le même creux, la même absence indécidable dans leurs voix : se passe-t-il quelque chose, va-t-il vraiment se passer quelque chose, quelque chose de grave, et qu’est-ce que cela veut dire, et qu’est-ce qu’ils y peuvent ? Exercice de confrontation à la réalité sous l’ampoule de la cuisine. Dans le petit matin pluvieux, la réalité nous échappe. Où est le monde, que fait-il, qu’est-ce que ces mots veulent dire ? Dans la cour, deux pies se poursuivent sans conviction. La pluie abreuve mon framboisier, mais serai-je encore là pour manger les framboises ?
De l’autre côté de la maison, dans la rue, un bus énorme vient de se garer devant les fenêtres, plus haut que les arbres du verger d’en face. Il est rouge, flambant neuf, et porte sur une vitre l’inscription « Russia, Kazakhstan, China ». Il décharge sous l’averse une nuée de retraités apeurés qui s’enveloppe dans des capes de pluie, bâtons de pèlerin à la main. L’un d’eux fume une cigarette furtive. Deux vieilles dames attachent sur leur tête ces capuchons repliables en plastiques transparents comme en avait ma grand-mère. Qui sont ces gens, d’où viennent-ils ? Est-ce que le grand bus rouge a roulé des jours et des jours, depuis les steppes de l’Asie centrale, où a-t-il volé comme les sorcières pour décharger ici ces retraités paisibles qui veulent goûter eux aussi, pourquoi pas, aux joies du Chemin de Sintjack ? Quel Dieu leur a-t-on vendu, quel miracle leur a-t-on promis, et que les voies de Sintjack sont donc tortueuses !


A chacun sa coquille
Midi, au clocher. Je passe le portail de la cour et lorsque je tombe sur deux pèlerines qui remontent la rue en tournoyant sur elles-mêmes pour manifester leur égarement. Je ne porte pas de short, aujourd’hui, mais j’ai à la main deux escargots que je viens de prendre en train de grignoter mon jardin. Comme je n’ai pas le droit de les lancer, je vais les déposer dans les jardins des voisins, pour leur apprendre à ruiner la planète en faisant tourner pendant six mois un moteur de piscine dans laquelle ils ne trempent leurs fesses livides que cinq minutes par jour, quinze jours par an.
– On arrive à l’Eglise, par là ? demande une pèlerine.
– Oui, dis-je sobrement.
L’église est sous leurs yeux, à cinquante mètres d’ici. Mais il faut comprendre que des gens qui ont décidé de marcher des centaines de kilomètres pour aller faire bénir une coquille sintjack ne sont pas prêts à envisager le moindre détour.
– Et est-ce qu’il y a une table de pique-nique ?
J’ouvre des yeux ébahis. Les escargots pointent leurs antennes.
– Une table de pique-nique, répète la pèlerine avec angoisse. Pour le déjeuner ? Devant l’église ?
Des centaines de kilomètres à pied, mais sans s’asseoir dans l’herbe.
– Oui, dis-je, résigné, en allant déposer mes escargots. J’aurais dû les leur coller sur le sac, évidemment, pour leur collection de coquilles. Mais c’est comme ça avec les pèlerines, elles me coupent tous mes moyens.


Pourquoi j'aime me promener en short avec du poil aux jambes (At first I was afraid)
Pourquoi j’aime me promener en short avec du poil aux jambes ?
Je ne sais pas si j’aime vraiment ça, en réalité. C’est simplement que je n’ai pas le choix. Ce n’est pas comme si je pouvais, comme ça, prendre un rasoir et me raser les jambes. Ne pensez pas que c’est comme ça. Ne pensez pas que je peux faire ça.
C’est mon corps. Mon corps n’est pas un corps de femme. Ne pensez pas que j’en suis une. Ça ne marche pas comme ça. Ne pensez pas qu’avec le rasoir, on peut enlever les poils, la différence. Prendre mon corps, le raser, le remettre à lisse. Et obtenir une femme. Ce n’est pas comme ça. Ce n’est pas moi. Vous ne pouvez pas. Il n’y aurait pas de femme, il n’y aurait plus moi – plus personne.
Donc je mets mon short, mes baskets et mes chaussettes, et je me trouve cool, et je vais me promener au soleil ; et parfois je m’amuse et j’aime ça (la tête des gens). D’autres fois, je n’y pense plus ; je me demande ce qu’ont les gens, à faire cette tête. Il y a une trans qui m’a dit une fois, ne t’inquiète pas, au-delà d’un certain stade, les gens sont tellement scotchés qu’ils n’osent jamais rien te dire. Et c’est vrai. Mais la tête qu’ils font, rien que pour des poils aux jambes.


Les chemins de la visibilité
Dimanche de mai, soleil radieux, sur le causse. Bien sûr, il y a les pèlerins, et un quart d’heure après avoir quitté le village, nous en avons déjà croisé une quinzaine. Bien sûr, il y en a un qui finit par nous aborder. Un air de père de famille jovial, lunettes en écailles style éducation nationale. Il pèlerine avec sa femme, visiblement – car il y a une visibilité hétérosexuelle, ce qui doit être agréable si l’on est hétérosexuel, du moins j’imagine.
Toujours est-il que le pèlerin me demande le chemin du gîte, et que je le lui donne, cette fois, car on est dimanche, il fait grand soleil, j’ai pris des bonnes résolutions, etc. Sur ce :
- Vous êtes sœurs, me demande-t-il ?
- Non, lui réponds-je froidement en lui lançant un regard qui normalement devrait souligner l’incongruité de la question.
Est-il nécessaire de souligner que Lars et moi ne nous ressemblons absolument pas ? Non, j’espère. Notre seule ressemblance, peut-être, c’est que nous sommes « visibles » – on se donne du mal, toujours.
On ne s’en donne pas assez, apparemment, puisque notre pèlerin, nullement refroidi, rétorque avec l’air d’un homme qui s’y connaît :
- Eh ben, vous vous ressemblez drôlement, pourtant.
Deux choses, pour finir. D’abord, si cet hétérosexuel en pèlerinage s’est senti autorisé à nous demander si nous étions sœurs, c’est parce que, quelque part ou ailleurs, il savait bien que nous ne l’étions pas. Ensuite, tous les couples se ressemblent. Il ressemblait à sa femme, j’ai failli le lui dire, mais j’étais trop furieux et j’ai préféré partir (évidemment, maintenant je regrette). Les partenaires hétérosexuels se ressemblent entre eux, et est-ce qu’on va pour autant les accuser d’inceste sur les chemins de SintJack ?


Les canons des uns
Nuages noirs et ambiance de fin du monde au village d’à côté. Lumières allumées en pleine après-midi dans les boutiques de la rue déjà presque inondée. La boulangère dit qu’hier, elle a entendu tonner les canons tout l’après-midi – les canons à grêle. Ils sont plus bas, à Agen, ils protègent les grands vergers de la vallée de la Garonne. Les canons annoncent la grêle ; ou ils l’apportent, parfois, car les nuages qu’ils déchirent vont se reformer plus loin, par exemple ici, sur les hauteurs.
– Mais même sans grêle, remarque un agriculteur au visage doux, avec le froid qu’il fait là, ça n’ira pas non plus.
L’an dernier, ici, pas de cerises, ni de prunes, ni de pommes – toutes mortes avec les fleurs sous la grêle et les gelées tardives.
(Entendu ce matin à la radio : « Les origines de la grippe aviaire remontent apparemment à un village mexicain qui se trouve à côté d’un important élevage de porcs, une propriété américaine. Le gouvernement mexicain est sur la sellette. » Cherchez l’erreur.)
Dans la rue, le déluge a repris. Une vieille dame entre en repliant son parapluie et annonce que ça y est, la Garonne déborde à Toulouse.
– Enfin, dit la boulangère, tout ça c’est la météo, on peut pas la contrôler, hein, on peut rien y faire.
Ouais. Elle réfléchit à voix haute :
– Mais heureusement, peut-être. Parce que sinon ça serait comme le reste, ça serait toujours les mêmes qui auraient le bon.
Ouais. Je rentre chez moi sous l’averse, la route transformée en torrent, vingt à l’heure dans les virages, mes essuie-glaces n’iront pas plus loin.


Bons voisinages
Mon voisin, M. C a 86 ans. Tous les matins, l'hiver, il traverse la rue en peignoir pour aller vider au jardin la bassine des cendres du poêle. Quand il pleut, pour empêcher l’eau de rentrer dans sa salle à manger, il met devant la porte une plaque de contreplaqué recouverte d’aluminium. Chaque fois que je vois la plaque, je maudis son propriétaire, M. H, qui habite de l’autre côté du village dans une maison qui ne risque pas de prendre l’eau.
M. C est un communiste. C’est ce que les autres voisins disent de lui, en baissant la voix comme quand j’étais enfant. Quand il me voit récupérer des colis de livres dans ma boîte à lettres, il me rappelle que j’aurais pu les commander au libraire de MontQ – je pourrais lui rétorquer que le libraire de MontQ ne peut pas commander les œuvres de Butler dans le texte, mais ce serait un argument fallacieux, puisque bien sûr, il y a aussi une libraire anglaise à MontQ (pour ceux qui ne me croient pas, elle est tenue par une dame charmante qui a vécu à Cambridge). La dernière fois, il a encore voulu savoir ce que je lisais, n’a pas entendu (car il est sourd mais prétend l’ignorer) et m’a dit avec un clin d’œil :
– Oh moi ce que j’aimerais avoir, comme livre, c’est Le Capital. Je l’ai lu quand j’étais jeune, mais j’ai dû le rendre après au Camarade.
Je suis bien obligé de lui avouer que je n’ai pas (encore) lu Le Capital, seulement le Manifeste, ce qui suffit tout de même à faire briller ses yeux. On se comprend.


Exodes
On enterre quelqu’un au cimetière du village, en ce moment. Tout à l’heure, le glas s’est mis à sonner juste au moment où j’ouvrais une énième lettre de refus d’éditeur. Avec les chats, j’observe par-dessus mon muret les voitures rassemblées devant l’église. Les pèlerins continuent d’affluer, transpirants et soufflants, aspirant par des tuyaux en plastique l'eau des bouteilles accrochées à leur sac. Les enterrements du village me rendent à la fois nostalgique et inquiet comme un animal, me rappelant que ce village n’est pas le « mien », et qu’ailleurs loin d’ici on enterre les gens que je connais.
Quand j’étais jeune, je prétendais vouloir m’exiler, prétextant que l’enracinement n’était pas pour moi, non qu’il m’aurait déplu, mais simplement, mes portes étaient déjà fermées. Je ne sais pas si sur ce point j’étais clairvoyant ou tout à fait stupide, mais léger, de cette légèreté qui fait dire que bien sûr, si on savait, on n’irait nulle part.


Ambiguïté (quand tu nous tiens)
J'ai encore lu hier un article qui faisait d'Annemarie Schwarzenbach cette sorte d'androgyne ténébreuse, rebelle et perverse de mes coquilles qui plaît aux jeunes filles et aux vieux messieurs. Petite remise au point, donc, à l'usage des amateurs d'ambiguïté.
Schwarzenbach n'est pas ambigüe, elle se repère à des kilomètres.
Schwarzenbach n'est pas androgyne, elle est virile.
Scwarzenbach n'est pas une jeune fille rebelle qui écrivait pour emmerder sa famille bourgeoise, c'est un écrivain intègre qui essayait de vivre selon ses convictions.
Schwarzenbach n'a pas "épousé le diplomate français Claude Clarac bien qu'elle soit homosexuelle", mais parce qu'elle l'était et qu'il l'était aussi.
Schwarzenbach ne s'est pas "initiée à la passion et à l'écriture aux côtés des enfants Mann", mais a rencontré Klaus et Erika Mann parce qu'elle était homosexuelle et qu'elle écrivait (et eux aussi). De la même manière, elle n'entretenait pas de "relations troubles" avec eux, mais elle était amoureuse d'Erika et amie avec Klaus. De la même manière, Klaus et Erika n'avaient pas entre eux de "relation trouble et quasi-incestueuse", ils avaient des relations homosexuelles - avec d'autres gens.
Etc.
L'homosexualité n'est pas ambigüe. L'homosexualité n'est pas trouble, elle n'est pas ténébreuse, elle n'est pas mystérieuse, elle n'est pas romantique - mais politique, sûrement.
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