Nos nouvelles...

 

 

Mag

 

Adieux

Puis, le doute surgit et nous étreint, pareil à un gouffre s'étendant tout à coup sous nos pas, promesse de douleurs, et nous voilà repoussé l'une de l'autre, loin, si loin, comme au temps jadis où nous ne nous connaissions point.

Et je te vois, de l'autre coté de l'abîme fictif creusé par nos esprits, je te vois déchirée en deux, les bras tendus vers moi, mais la pensée me repoussant, et je me heurte moi-même au mur de mes émotions.

Mais que s’est-il donc passé ?

Nous nous aimions tant...

D'un coup d'un seul, tout est bouleversé, les cartes changent, le monde tourne, et nous évoluons. Ce qui nous rapprochait hier nous éloigne aujourd'hui, et le doute s'insinue partout, vicieux, malsain, angoissant.

Je te vois te noyer dans ton dilemme, tenue par une vieille promesse à ne jamais me faire de mal, mais n'ayant qu'envie de ne plus me subir, et je suis assez lucide pour me rendre compte que les sentiments qui nous liaient ont disparu. Ou du moins, ont disparu pour toi.

Alors, à mon tour je me déchire, et je prends la décision que tu te refuses, je m'en vais, je te laisse, ou plutôt je me sauve avant que tu ne me perdes.

Ainsi, je t'abandonne la partie de moi que tu avais retrouvé, la partie de moi que j'avais redécouverte, celle qui connaît la joie et l'espoir, et le rire, et les larmes de joie, les seules que je sois capable de verser librement.

Le gouffre illusoire devient réel, les kilomètres nous séparent désormais, et le temps achève le travail.

Le temps qui vient à bout de tout vient à bout de nous, et un jour, je suis enfin libre, un jour la décision que j'ai prise malgré moi un an auparavant s'impose à mon esprit, ça y est, le deuil est effectué, le nous n'existe plus.

Enfin, j'ai cessé de t'aimer.

Et je suis encore en vie.

En vie pour moi-même, ne me préoccupant que de ma propre existence, de mon propre avenir, et de mon seul bien être.

Notre séparation m'aura apprise l'égoïsme, au final, ce que tu me reprochais tant de ne pas avoir...

Et ce soir, après avoir enfin compris ce que mon coeur tentait de me dire depuis tout ce temps, je peux accepter la mort de mon amour, et te dire adieu.

J’écris ici les dernières lignes qui te sont adressées, les derniers mots qui sortent de moi à ta destination, que tu ne liras jamais, puisque je suis morte à tes yeux.

Ce soir, toi aussi tu meurs définitivement pour moi.

Adieu, à jamais.

 

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Regard

Il entre dans le café, s'asseoit, regarde autour de lui. Chaque autre semble plongé dans ses pensées, et elles ne semblent pas les ravir. Le patron rumine derrière son comptoir, comme accablé, effondré sous le poids de ses soucis. A une table là-bas un jeune couple parle tout bas, et il perçoit leurs inquiétudes pour leur avenir. Plus loin un vieil homme noie son chagrin et sa solitude dans la bière, pilier de comptoir. Plus près de lui une jeune fille regarde sans arrêt sa montre, l'angoisse l'étreint, elle attend l'absent qui ne viendra plus. Reste aussi la serveuse exténuée qui vient prendre sa commande, pressée de voir sa journée enfuie pour trouver enfin le sommeil.

- un café s'il vous plaît.

Leurs regards se sont juste croisés. Elle repart vers le comptoir, prépare la boisson. Elle sourit au patron. Celui-ci la regarde plus attentivement, étonné. Il se rend compte qu'elle semble aller mieux. Il jette un regard dans la salle, perplexe, ses yeux croisent ceux de l'inconnu, dans le coin, là-bas. Un poids semble aussitôt lui être retiré des épaules. Son regard brille. Tandis que la serveuse finit de préparer son plateau, il lui lance une plaisanterie. Elle élate de rire et va apporter sa commande à l'inconnu.

- Merci.

Le vieil homme au bar a levé les yeux de son verre, et le patron s'adresse à lui. Il s'en moque, il ne veut que boire, mais son regard croise par hasard celui de l'inconnu. Il se surprend lui-même à répondre au patron et à rire. La serveuse continue ses va-et-vient, le coeur et le pas légers désormais. L'inconnu se penche vers la jeune fille à la montre.

- Je peux vous demander l'heure s'il vous plaît ?

Elle lui répond, laconique, lui jette à peine un regard, mais c'est suffisant. Dans les minutes qui suivent, sa montre ne la préoccupe plus. elle savoure sa boisson, se laisse aller sur son siège. Elle regarde enfin autour d'elle. Détendue maintenant, elle sourit en voyant le vieil homme faire une partie de fléchettes avec le patron. Reste le petit groupe plongé dans son avenir incertain. L'inconnu les regarde avec attention. A un moment, ils se rendent compte du changement d'atmosphère dans la pièce. La jeune femme y est le plus sensible, c'est elle qui le fait remarquer à son compagnon. Ils regardent le vieil homme et le patron terminer leur partie de fléchettes. La jeune fille à la montre, en passant une autre commande, lie connaissance avec la serveuse. Pour le couple, le seul élément deplacé est l'inconnu dans son coin. Il est pâle, tout vêtu de noir. Ils le devisagent.  Il leur rend leur regard, un sourire éclaire brièvement son visage. Les deux jeunes gens reprennent leur discussion, s'animent, esperent de nouveau, s'embrassent.

Pendant ce temps, l'inconnu se lève, se dirige vers la porte. Il a terminé sa mission ici, son regard a fait son office, a propagé le bonheur. Peut-être plus loin, là-bas, a-t-on besoin de lui ?

 

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Autre regard

Il entre dans le café, s'asseoit, regarde autour de lui. Les autres autour de lui parlent bruyamment, semblent heureux. Le patron fait une partie de fléchettes avec un vieil homme à l'air joyeux. A une table là-bas un jeune couple est plongée dans une discussion animée, ils semblent plein d'espoir, bâtissent des projets. Plus près de lui une jeune fille attend l'homme de sa vie, énervée, elle est en avance, il ne va pas tarder. Reste aussi la serveuse extenuée qui se dirige vers lui pour prendre la commande, le coeur et le pas légers, saluant la jeune fille au passage.

- un café s'il vous plait.

Leurs regards se sont juste croisés. Elle repart vers le comptoir, prépare la boisson. Le patron lui lance une plaisanterie, elle ne répond pas, maussade. Il se rend compte que quelque chose ne va pas. Il est étonné, se pose des questions. Il n'a rien remarqué d'anormal. Il jette un regard dans la salle, perplexe, ses yeux croisent ceux de l'inconnu, dans le coin, là-bas. Il se rappelle tout à coup ses factures impayées, un poids semble lui tomber sur les épaules.Ses yeux auparavant brillants s'eteignent. Tandis que la serveuse finit de préparer son plateau, il la rabroue séverement. L'air excédé, elle va apporter sa commande à l'inconnu.

- Merci.

Le vieil homme aux fléchettes délaisse son jeu, interroge le patron, ne comprend pas. Il veut passer du bon temps, mais son regard croise par hasard celui de l'inconnu. Il se surprend lui-même à s'asseoir au comptoir et demande un verre. La serveuse traîne les pieds, elle semble exténuée désormais. L'inconnu se penche vers la jeune fille qui attend.

- Je peux vous demander l'heure s'il vous plaît ?

Elle lui répond avec empressement, croise son regard sans le remarquer, mais c'est suffisant. A la vue de sa montre, l'angoisse l'étreint. Ses traits se figent. Viendra-t-il? Elle regarde de nouveau sa montre. Que fait-il? Le monde autour d'elle n'existe plus. Ne reste que sa solitude. Le vieil homme au bar pense la même chose. En tête à tête avec lui-même, il noie son chagrin. Reste le petit groupe plongé dans son insouciance et sa gaieté. L'inconnu les regarde avec attention. A un moment, ils se rendent compte du changement d'atmosphère dans la pièce. La jeune femme y est le plus sensible, c'est elle qui le fait remarquer à son compagnon. Le vieil homme s'est transformé en pilier de comptoir, le patron est acablé. La jeune fille à la montre, en passant une autre commande, s'accroche avec la serveuse. Pour le couple, le seul élément déplacé est l'inconnu dans son coin. Il est pâle, tout vêu de blanc. ils le dévisagent.  Il leur rend leur regard, un instant grave. Les deux jeunes gens reprennent leur discussion, tout bas, ils ont perdu leur confiance, leur avenir soudain incertain les terrorise, c'est le doute.

Pendant ce temps, l'inconnu se lève, se dirige vers la porte. Il ne se supporte plus. Partout où il va, son regard et son sourire apportent le malheur. Ou aller? Ou aller pour ne blesser personne? Dans un endroit vide de monde... Il s'éloigne doucement. Il ne connaît qu'un seul endroit sans vivants.

 

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Traboule

Quelle journée!

Tr ès tôt levée, très vite pour se préparer, petit déjeuner, départ précipité, le soleil à peine levé, lui aussi doit vouloir se recoucher...

Et voilà, elle est dehors, elle doit aller bosser, quelques mètres à pied, ne pas se retarder, sa voiture à trouver... Sa voiture a crevé ! Un coup d'oeil à la montre, pas le temps de rien changer, elle ne doit pas se retarder!

Pause.

Elle s'arrête un instant, réfléchit.

L'instant est vite passé, elle connaît un raccourci.

Tout de suite, elle se précipite, le téléphone collé à l'oreille pour prévenir d'un peut-être éventuel retard, mais non, elle sera à l'heure, hors de question de manquer ça, elle ne peut pas se permettre, voyons, la réunion la plus importante de sa carrière, mais oui, elle sera à l'heure, sans problème, très chère !

Elle court presque.

Elle y est, le téléphone sonne encore, mais non Monsieur, ne vous en faîtes pas, je serai à l'heure, le projet est tellement important, mais oui Monsieur, je sais qu'il s'agit de respect, je serai à l'heure, n'ayez aucune crainte.


Dans son affolement, elle a passé la porte sans même la voir, la voilà dans l'obscurité. Les murs sont hauts, les plafonds bas, le ciel rare. Elle s'enfonce.

Une fois son téléphone rangé, elle regarde autour d'elle. Petit à petit, elle ralentit. Mais où est-elle? Elle ne reconnaît pas ces murs aveugles, ces fenêtres condamnées. Elle s'enfonce, encore. Elle ne doit pas être en retard.

L'obscurité s'épaissit, les murs se resserrent, mal à l'aise, son pas de nouveau s'accélère. L'air est humide, le silence total. Elle n'entend rien, mais tout résonne. Ses talons heurtent les pavés, et le son étouffé s'éloigne à l'infini. Elle regarde autour d'elle, sans arrêt, ses yeux bientôt affolés sautent d'un recoin osbcure à l'autre. Elle s'obstine, poursuit son chemin. Elle ne peut pas être en retard.

Soudain, elle sursaute. A sa gauche, des barreaux. Mais où est-elle? Elle ne s'arrête pas, poursuit. Elle court presque. Ses yeux, maintenant aveugles, sont braqués droit devant elle. Elle sent la pression de l'air sur sa peau, visqueux.

Là, elle heurte un mur, chicane.

Elle retient de justesse son hurlement.

Elle s'arrête, se rassure un instant. Mais non, elle ne sera pas en retard, mais non, elle ne s'est pas trompé! Elle va reprendre son chemin, calmement, elle n'a rien à craindre voyons !

Elle se retourne, recommence à avancer, doucement. Elle doit faire attention où elle met les pieds. Le noir l'entoure. Elle prend conscience de l'humidité ambiante. Elle frissonne. Les murs l'emprisonnent. Elle étouffe. A sa droite, au passage, un recoin. Encore des barreaux. Elle continue, perdue.

Bientôt, son calme retrouvé s'envole à nouveau, à force d'obscurité, d'images insensées, de sons déformés... Puis l'odeur s'impose au fil de sa progression. Ca sent... âcre, amer, moisi, malsain. La pourriture. C'est la panique. Elle court maintenant, à fond de train, mais où est-elle? Elle veut sortir, sortir, sortir ! Elle hurle, quand elle sent les points d'une herse lui effleurer le cuir chevelu, elle hurle encore, quand l'air prend une consistance étrange, attouchement.

Enfin, droit devant, un semblant de lumière! Elle hurle, sa victoire est assurée désormais, l'espoir renaît !

Plus que quelques mètres, et les contours d'une porte se dessinent, elle lutte un instant, non, elle va l'ouvrir, elle va savoir, elle ne peut pas échouer maintenant! Enfin la porte s'ouvre!

Elle la franchit, et son dernier cri meurt sur ses lèvres quand elle déboule de la traboule, en plein soleil, en plein Lyon illuminé...

 

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Le coeur vide


Elle se promenait; étrangement déplacé dans ce décor de rêve. Elle était perdue dans ses pensées, ou plutôt dans son absence de pensées.  Elle continuait d’avancer, indifférente au décor qui se modifiait autour d’elle. Le décor changeait peut-être, mais elle, elle restait identique. Elle se trouvait ordinaire dans un monde qui semblait extraordinaire. L’homme qu’elle aimait venait de la quitter, il lui avait fait néanmoins une drôle de réflexion.

- Ca ne pourra jamais marcher  entre nous, ton coeur est vide!

Vide ? Elle ne comprenait pas... Son coeur lui avait toujours parut bien plein; si plein d’amour à offrir aux autres autour d’elle. Plus elle avançait, plus il lui semblait qu’il avait pourtant raison. Au cours de cette dernière année, son coeur s’était vidé, vidé, vidé... Elle ne savait comment ni pourquoi.

Elle avait toujours était entourée d’amour et d’attentions, et toujours elle avait aimé en retour son amant et ses proches. Cependant cette dernière année avait vu s’éloigner tous ses amis. Ils n’avaient plus besoin d’elle, elle ne les intéressait plus, ils étaient partis un à un. Ce processus irréversible s’était enclenché il y a bien longtemps, tellement longtemps qu’elle ne savait plus quand ni comment, et encore moins pourquoi.

Puis au tout début de cette année, sa mère était décédée, sa seule famille s’en était allée. Sa mère qu’elle aimait et qui l’aimait était partie, elle espérait vers un monde meilleur. Sans amis, sans parents, ne lui restait que son amant, elle le trouvait suffisant. Pourtant lui aussi avait commencé à s’éloigner.

Pourquoi ? Le coeur vide ? Mais pourquoi vide ?

Elle déambulait encore au hasard, le décor n’arrêtait pas de se modifier autour d’elle. Au détour d’un chemin, pourtant, elle comprit. Elle avait devant les yeux un bassin alimenté par une fontaine et qui alimentait à son tour un cours d’eau. Si la fontaine s’arrête, le bassin s’assèche et le ruisseau n’est plus alimenté. Son coeur était tout comme le bassin. Plus personne ne l’alimentait, il s’était donc retrouvé vide.

L’amour est à double sens, songea-t-elle. Il faut en recevoir pour pouvoir en donner. Tout le monde l’avait abandonné aussi son coeur s’était vidé. Elle se rendait compte a présent du vide autour d’elle, de sa solitude. Ce qu’elle avait toujours refusé de voir, elle l’affrontait maintenant face à face. Et elle ne put le supporter. Son coeur vide se mit à craquer, à se fendiller, et il se cassa tout net en deux.


Quelque part, ailleurs,

- Oh maman, tu ne peux pas savoir ce que je suis contente de te voir...

 

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Pourquoi les oiseaux meurent ?

Il n’était plus si jeune et pourtant pas encore tout à fait vieux. 37 ans peut-être. Il sortait de son travail, se rendait tranquillement chez lui. Au détour d’un chemin pourtant si familier il se trompa de route, et s’égara. Perdu dans ses pensées, il ne s’en rendit compte que bien après. Ses pas involontaires l’avaient conduit jusque dans les faubourgs de la ville , là où la brique et le pavé laissent place aux arbres et aux fleurs. Son visage était sérieux, cependant son imaginaire s’envolait. Il était heureux de s’être perdu ainsi et il avait l’impression, en laissant la ville derrière lui, d’ouvrir enfin les portes à son imagination. Son imaginaire d’ailleurs hésite. Enfermé et réprimé depuis si longtemps, il ne sait quelle direction prendre maintenant libre. Va-t-il suivre cette jeune personne, là-bas, au loin, et lui prêter des ailes ? Va-t-il donner des airs de loup apprivoisé au molosse qui trotte à ses côtés ? Va-t-il voir une corne unique pousser à ce cheval tranquille dans la foret d’à côté ? Il ne sait encore... Son imagination, tel un phénix, renaît de ses cendres et s’envole...

Lui avance, toujours avance, il s’enfonce maintenant dans la forêt. Il suit un sentier qui semble tout tracé pour lui, mille fois emprunté alors qu’il le découvre. Soudain, une trouée dans le continu de la verdure, un arbre au milieu. Il lève la tête pour contempler sa ramure, et aperçoit le trésor que les branches renferment. C’est une cabane, une-cabane-dans-un-arbre construite par et pour des enfants. Voyant cela son imagination prend le dessus, il a de nouveau douze ans. Ses mains saisissent les branches, ses pieds trouvent naturellement les planches disposées là où elles sont indispensables, il grimpe. Arrivé en haut, il se retourne, en équilibre sur la branche maîtresse, il admire. L’arbre-à-la-cabane est un des plus hauts de la forêt, de là où il est il voit une étendue verte à ses pieds. Les cîmes parcourues par le vent ressemblent à s’y méprendre à une mer en mouvement. Il soupire d’aise, s’asseoit à califourchon sur sa branche, le dos au mur de la cabane, il ne fait rien, regarde juste, profite. Au bout d’un moment la curiosité de voir ce que la cabane renferme le tenaille  quand même. Il se lève d’un bond, s’étire, et rentre.

Il s’arrête dans l’encadrement, surpris. Il ne s’attendait pas à trouver quelqu’un à l’intérieur, et pourtant il y a quelqu’un. Une fille d’une douzaine années, soit à peu près son âge. Elle est assise dans un coin, recroquevillée, les genoux dans les mains. Devant elle, un sac de classe qui déborde de livres et de cahiers, et une boite. Il rentre quand même, s’approche. Dans la boîte il voit un oiseau mort, posé sur du coton, il est tout prêt à être enterré. La gamine renifle, elle ne le regarde même pas, elle a les yeux fixes sur la boîte.
- Salut. Tu vas à l’école toi aussi non ? toute la journée à apprendre des trucs sur tout ? Moi je n’aime plus l’école...
Il reste interdit sans savoir que dire, il danse d’un pied sur l’autre. Elle continue, imperturbable :

- C’est vrai que l’école, ça ne sert à rien. Tu passes des heures à parler de tout, tu dois travailler à la maison, et puis plus tard, c’est la même chose, sauf que tu es adulte...
Elle regarde son oiseau.
- Et puis regarde Pip. Lui n’a jamais été à l’école, il était en train de voler, puis il est mort. Dans tout ce qu’on apprend à l’école, rien ne nous apprend à voler comme les oiseaux. Et maintenant, Pip est mort. Et à l’école, je n’ai jamais rien appris qui puisse sauver les oiseaux...

Il la regarde. Ses paroles font leur chemin dans ses pensées, elles finissent par trouver son imagination. Le choc le saisit, il tombe de haut, son imaginaire l’abandonne, il prend conscience de son âge. Il a 37 ans ! Il est courbé, car la cabane faite pour les enfants est bien trop petite pour lui se tenir debout. Soudain il a peur de descendre, peur de tomber, peur de se faire mal...

Il regarde la gamine, voit cette enfant presqu’en larmes, regarde l’oiseau. C’est vrai, ce qu’elle dit est juste, elle a raison. Il n’a jamais rien appris à l’école pour sauver les oiseaux. Il a juste appris à être «grand », adulte et raisonnable. Plus tard après l’école, il a appris son travail, mais il n’a rien appris encore pour sauver les oiseaux. Les oiseaux meurent, il n’y a personne qui sache les sauver...

Il s’agenouille devant l’enfant et l’oiseau, prend délicatement la boite. Sa voix grave d’homme adulte lui semble étrangère quand il lui dit :
-Viens. Nous allons l’enterrer ensemble...

 

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Fin de la solitude

Petit homme debout devant l’immensité du monde, tu es seul et tu pleures... tu pleures parce que tu es malheureux, malheureux de voir le monde si grand et de te voir tout petit, si petit... Et le malheur du monde en face de toi t’écrase. A la télévision, tu ne vois que le nombre immense de morts et de mauvaises nouvelles. A la radio, la musique se fait violente et te fait violence. Dans le journal, ce qui se passe près de chez toi de sanglant te désespère et te garde cloîtré. Car tu n’oses même plus sortir de chez toi tant tu te sens si petit et si misérable.

Ton désespoir provient de ce que tu ne peux rien faire pour secourir les malheurs du monde ou même ceux de tes voisins. Personne ne veut de ton aide, et personne ne t’a aidé dans ta détresse. Petit homme, tu voudrais bien que quelqu’un t’aide, qu’une main se tende vers toi et te retire de l’abîme. Mais les mains que tu as sollicitées t’ont poussé, poussé inexorablement dans le fond de l’abîme. Ceux que tu croyais tes amis, de vrais amis en qui tu avais confiance, n’ont même pas sourcillé en te voyant t’effondrer. Alors tu tombes, petit homme, tu tombes. Et plus rien ne va venir ralentir ta chute...

Tu te diriges vers le pont au-dessus du chemin de fer, petit homme, pour que ta chute devienne réalité. Tu ne veux plus continuer à avancer dans le vide. Mais, petit homme, dans le panorama que tu aperçois, quelque chose ne va pas. Quelqu’un est à ta place sur le parapet du pont, un train arrive. Et tu hésites, petit homme, tu hésites longuement. Finalement, petit homme, presque malgré toi, tu te diriges vers cette inconnue, et quelques secondes avant que le train ne passe, tu lui prends la main.

L’inconnue se retourne d’ailleurs, comme en dehors d’elle-même, et son regard te frappe. Car ses yeux plus que tristes sont comme un reflet de toi-même. Et toi, perdu, tu ne sais que faire. Le train passe en dessous de vous en rugissant, indifférent, et va se perdre dans le lointain. L’inconnue lance un regard éloquent de regret vers les rails et reste figé là, abîmé dans son désespoir. Tu te décides enfin à faire quelque chose, quitte à le regretter toi aussi. Tu saisis doucement sa deuxième main, et tu la tournes vers toi. Alors elle te regarde enfin, et tu vois qu’elle aussi t’a reconnu. Tu ne savais pas avant cet instant que ton désespoir et ta noirceur étaient si visibles...

- Viens avec moi, descend de là, ne restons pas ainsi...

Les mots sont sortis de toi sans même que tu t’en rendes compte... Et à ton grand étonnement, l’inconnue obtempère, s’appuie doucement sur toi pour descendre de ce maudit parapet. Maudit parapet? Cette pensée inhabituelle au sujet de l’endroit où toi aussi tu aurais voulu en finir te fait sursauter, et ta main se crispe sur la sienne.

- Où allons-nous?

Sa voix, douce et profonde, s’imprime en toi.

- Ailleurs, loin... loin d’ici. Marchons?

La tienne sous-entend la question. L’inconnue et toi êtes toujours unis par la main. Ensemble, vous vous dirigez vers la ville.

Commence alors la plus belle nuit d’errance que tu aies jamais passée. Vous déambulez sans but dans la ville, et aucun quartier n’est ignoré. Tu lui montres tout ce qui t’a jamais plu dans cette ville qui est la tienne, et tu t’étonnes toi-même d’y retrouver tant de choses. De même, lentement, elle s’anime, et te montre sa vision du monde. Et là, petit homme, tu es tout étonné de ce qu’elle te montre. Elle te décrit les gens qui passent, ces êtres humains que tu avais toujours trouvé indifférents. Elle te fait voir ce qu’ils pensent, et tu perçois ce qu’ils ressentent. Elle te fait voir le merveilleux dans les affiches de films ou de concerts placardés sur les murs. Elle te fait te rendre compte de la beauté de la ville vivante, si pleine de vie, jusque derrière les fenêtres fermées où vous vous amusez comme des enfants à deviner la vie des gens. Vous passez devant des commerces, et la voilà en train d’imaginer le dialogue du marchand et de la cliente. La ville semble lui appartenir, et la vie palpite dans son discours. Elle est impliquée entièrement dans tout l’ordinaire et l’extraordinaire de la société humaine qui vit autour de toi.

Mais le silence finit par revenir. Il se réinstalle lentement, en douceur, et tu le sens peser sur ses épaules. Tu oses enfin lui poser la question, cette question qui te hante depuis que tu as compris sa vision des choses.

- Pourquoi le parapet, le train?

Ta question semble produire autant de bruit qu’une bombe. Elle s’arrête, soudainement, là, au milieu de la rue et des vivants. Son regard se voile.

- Oui, je vais t’expliquer... Toi, tu peux comprendre.

Et elle te fait voir ce qui se cache derrière ce monde qui paraît si merveilleux. Elle décrit d’une voix sourde l’horreur impliquée dans les plus courants des comportements humains, le sordide qui se cache au coin de chaque rue. La nuit est très avancée, elle peut te montrer la peur qui fait avancer les hommes et l’envie de nuire qui en motive d’autres. Elle semble elle-même terrifiée par les « gens » tout autour d’elles, et ses yeux illuminés reflètent ses angoisses les plus profondes.

En passant devant un café encore ouvert, elle te fait voir ces hommes qui cherchent l’oubli dans l’ivresse, et ces autres qui se rendent mauvais à force de ressasser leurs souvenirs et leurs échecs. Elle te dit que plus aucune personne ne sait se satisfaire du plaisir simple d’être en vie, ni de ce que procure le soleil ou la nature. Et de plus, quand ils sont heureux, ces « gens » deviennent les pires égoïstes qui soient, et refusent de partager leur bonheur. Rares sont ceux qui distribuent la joie, et de toute façon, dit-elle, encore plus rares sont ceux qui pourraient en profiter. Elle te dit que son coeur est vide, vide d’émotions, vide de beauté, et même vide d’amitié. Elle se sent inutile, car le trop plein de tout ce qu’elle a à donner, personne ne veut l’accepter. Elle se sent habitée par le vide tout autour d’elle et c’est pour cela qu’elle ne peut pas rester dans ce monde. Elle n’y est pas adaptée. Elle ne peut rien lui apporter, et il ne lui apporte que du malheur.

Et toi, petit homme, tu bois son discours, tu comprends, Oh oui, tu comprends tout... Et à ton tour tu partages tes angoisses, ce monde qui te semble mort, et tous ces morts qui ont l’illusion d’êtres vivants. Et plus tu y réfléchis, petit homme, plus tu penses que ce que cette inconnue considère comme le vide est ce que tu considères toi-même comme mort.

A ce moment précis où vous vous comprenez mutuellement presque totalement, vous vous arrêtez dans la rue. Vous n’êtes pas seuls, car vous êtes deux, mais pourtant votre solitude est totale. Vous vous regardez dans les yeux, et vous avez la même idée au même instant.


Sans un mot, bras dessus, bras dessous, vous vous dirigez vers la gare. Un train siffle dans le lointain...

 

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Réaction

Il se réveille. "Pourquoi puis-je encore penser ?" est sa première pensée. Après seulement il ouvre les yeux. Il les referme d'ailleurs aussitôt. Le plafond blanc le fait souffrir. Il se sent sans force, alors qu'avant, hier peut-être, il était seulement sans envie. Qu'avait-il mal fait ? Il ne comprend pas. Le bain était à la bonne température, ses lames parfaitement aiguisées. Tout était fermé à clef. Qu'avait-il oublié ? Il se décide à ouvrir les yeux. Une perfusion est accrochée à son bras. Ses poignets sont bandés jusqu'aux coudes. Il doit être drogué, il a beaucoup de mal à se concentrer. Un homme en blanc entre. Il lui parle, l'abreuve de paroles, pour le simple plaisir de s'entendre. Lui ne comprend rien. Il lui raconte comment on l'a sauvé, de quelle histoire extraordinaire il s'agit. En entendant l'histoire, il se souvient. Il se souvient de la seule chose qu'il a oublié. Il a oublié internet. Internet. Et surtout petite-licorne. Il savait qu'elle pouvait "se débrouiller" avec son ordinateur, mais de là à envoyer la police chez lui... Il ne se doutait pas. Ses pensées s'arrêtent là, le médecin vient de dire quelque chose d'important, il ne sait pas quoi. Il part. Lui essaye de renouer le fil de la conversation. Qu'a-t-il donc dit ? De nouveau quelqu'un entre. Il ne la connaît pas. Son visage lui est inconnu. Elle approche, hésite.

-J'espère que tu ne m'en veux pas trop...

Sa voix, il la connaît. C'est petite-licorne. Il lui a déjà téléphoné une ou deux fois. Plus que ça en fait il croit se rappeler. Toujours quand elle, ou bien surtout lui, allait mal dans sa tête et dans son coeur. Et aujourd’hui qu'il a eu enfin assez de courage pour suivre son idée jusqu'au bout, elle l'a encore tiré d'affaire. Et il ne sait pas s’il doit lui en vouloir. Il ne sait pas. Ses idées ne sont pas claires. Hier, elles l'étaient, mais là, maintenant, c'est la pagaille. Il veut se lever, partir, loin, partir... Il ne peut pas. Il est trop faible. Ou bien est-il attaché au lit ?

Petite-licorne le regarde, l'angoisse emplit ses yeux. Elle qui semble si sûre d'elle d'habitude! Il arrête de bouger, il la regarde. interdit. Il vient de voir deux larmes perler au coin de ses yeux. Il s'agite de nouveau, il ne veut pas, non, il ne veut pas !

Son bras se lève, pendant au bout de la perfusion, sa main vient caresser sa joue.

- Il ne faut pas...

Sa voix croasse, mais elle a compris. Elle rit maintenant, nerveusement, au bord des larmes.

- Tu es marrant toi! Mais j’ai besoin de toi, moi! J'ai besoin de toi... J'ai BESOIN de toi. Tu peux le comprendre ?

Non, il ne peut pas. Il ne saura jamais. Ils en ont déjà discuté. Il secoue la tête. Il ne se considère pas nécessaire à quoi ou à qui que ce soit. Il s'est toujours tenu en retrait de tout, essayant désespérément de ne pas s'impliquer. Les seules fois où il s'était attaché, il avait souffert. Action, réaction. Un bonheur entraîne forcément un malheur. Et lui sait qu'un malheur n'entraîne jamais un bonheur. Un jour, elle avait trouvé les mots parfaits. Il avait peur, il mourait de trouille. Il était terrorisé. Par quoi ? Par le fait de pouvoir être heureux. Ca ne lui était jamais arrivé, ou alors il y a tellement longtemps qu'il ne s'en souvenait pas. Donc il en avait peur. Il avait peur de la réaction à cette action. Elle lui avait dit aussi:" La vie est un champ de bataille, certes, mais ce n'est pas en regardant les morts tombés à terre que tu pourras avancer. Il te faut regarder devant et avancer. Tu ne peux pas faire du sur-place toute ta vie." Mais lui, il voulait faire du sur-place. Avancer, ça voulait dire se battre, et il ne voulait plus se battre. Il ne voulait plus de bataille. Il voulait juste le vide. Juste le néant.

Il a essayé, et il a échoué. Il prend à cet instant la mesure de son échec. Il est encore vivant, vivant avec ses illusions, ses faux espoirs, et ses hauts-le coeur. Il a la nausée.

Elle l'observe attentivement, suit ses pensées en train de cheminer lentement. Elle finit par s'asseoir juste à son chevet, emprisonne sa main, étudie le bandage. Il ne sait plus que faire, et encore moins que dire. Maintenant, elle le fixe droit dans les yeux.

- Quand vas-tu enfin accepter le fait que des gens t'aiment ? En partant comme ça, tu nous abandonnes, tu nous laisses tomber, tu nous entraînes dans ta chute. Tu ne peux pas faire ça.

Il réfléchit. C'est justement pour ces raisons qu'il s'était fâché avec tout le monde méthodiquement le mois passé. Ils étaient peu, les irréductibles avec qui il n'avait pas coupé les ponts, ou plutôt qui n'avaient pas laissé les ponts se couper. Petite-licorne en faisait partie. Il réfléchit maintenant. Ce qu'elle lui a dit, ce qu'elle dit maintenant, là, à son chevet... Ca remet tout en question. Sa détresse est encore là, mais il y a autre chose en plus désormais. Il ne lui faut pas longtemps pour découvrir ce que c'est. C'est sa présence. Son soutien. Et par extension le soutien et l'amitié de personnes qu'il a toujours refusé d'entendre. Il n'est plus seul. Elle est venue le chercher dans la tempête, dans le noir, elle a affronté son désespoir. Et maintenant elle le mène vers la lumière. Vers l'acceptation du don de chaleur et d'amitié. Il n'est plus seul. Il est en paix. Il s'endort doucement, le sourire aux lèvres.

Quand il se réveille, elle est partie, les heures de visites doivent être terminées. Mais sa chaleur et ce qu'il a compris restent présents en lui. Il n'est plus seul. Il sait qu'elle reviendra. Des médecins viennent le voir, lui posent des questions, le sondent. Eux n'y comprennent plus rien. Il a été admis ici pour une tentative de suicide, mais ils découvrent un jeune homme plein de vie. Car il veut vivre désormais. Il demande un téléphone. Appelle sa famille. Il leur dit qu'il les aime tous. Cela fait si longtemps qu'il ne le leur a pas dit. Puis il appelle ses amis. Ceux-ci s'inquiètent. Il s'excuse. Il n'aurait pas dû. Ses amis lui disent qu'il n'a pas de raisons de s'excuser. Qu'ils sont là. Présents pour lui. Qu'ils vont pouvoir faire des projets ensemble. Lui continue de redécouvrir les habitants de son coeur. Il les aime, oui, il les aime. Tout simplement. Il veut sortir d'ici, voir le soleil, sentir le vent, rêver à nouveau. Ses amis ont besoin de lui. Il accepte ce fait. Il ne le comprend pas encore, mais il accepte. Petite-licorne revient le lendemain. Les médecins ont accepté de le laisser sortir. Ils n'ont plus aucune raison de le garder. Ils ne comprennent pas pourquoi il a tenté de mettre fin à ses jours. Quand elle arrive, il est prêt à partir.

Ils s'assoient un moment. Ils se taisent. Le silence est leur ami. Indéfinissablement, elle perçoit le changement en lui. Il sourit.

-Merci.

Dans ce mot, il a tout dit. Puis plus tard, il lui dira qu'il a compris. Oui, il va mourir. Personne n'est immortel. Mais pas avant son heure. Et en attendant, il va affronter la vie. Les instants de bonheur peuvent durer une éternité si on le leur permet. Avec des amis, son amitié et sa présence, il va vivre une éternité de bonheur. Son coeur est habité. Il n'est plus seul. Elle est là.

Ils se lèvent, se dirigent vers la sortie. Elle est là, plus jamais il n'aura peur.

Dehors, le soleil brille, il fait chaud.

 

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Neige

Il faisait nuit, il était tard, le soir de Noêl. Je me hâtais vers ma famille qui devait sûrement s’impatienter. Les flocons de neige tombaient tellement serrés que j’avais du mal à avancer. A cause de la tempête, j’avais du laisser ma voiture au garage et j’allais à pied. On n’y voyait rien à deux mètres à la ronde. C’est pour cela que je l’ai bousculée. Aveuglé par la neige, je l’ai percutée de plein fouet. Elle est tombée durement sur le sol. Elle devait s' être fait mal, car elle est restée assise par terre dans la neige, et je m’en voulais beaucoup. Je me penchais:
- Mademoiselle, vous allez bien? Vous n’avez rien de cassé? Mademoiselle?
Au bout d’un moment, elle me répondit quand même.
- Ca va merci.
Et je pus l’aider à se relever. Elle était couverte de neige et semblait malade tellement elle était pâle. Je me traitais mentalement de tous les noms.
- Vous êtes sûre que vous allez bien? Je peux vous aider?
Je la pris par le bras.
- Oh mais vous êtes glacée... venez donc boire un café et vous réchauffer. Je vous dois bien ça, je suis tellement idiot et maladroit...
- Non, non, merci, ce n’est pas votre faute...
Sa voix tremblait. J’insistais malgré tout.
- Si si venez, le café est à deux pas, et il est encore ouvert.
Me battant contre le vent, je nous emmenais vers la chaleur et la lumière.

Le café était effectivement encore ouvert, et de vieux amis s’y étaient réunis. J’eus tôt fait de nous trouver une table, et le patron vint prendre la commande.
- Alors Sam t’es pas en famille ce soir? C’est bon pour les vieux le bistrot un soir de Noël...
 Qu’est ce que je vous sers?
- Deux cafés s’il te plaît. J’ai bousculé cette jeune personne, et je tente de me faire pardonner.
- Ah ça mademoiselle, ça ne lui était jamais arrivé, vous pouvez me croire... va pour deux cafés.
La jeune fille ne se déridait pas, et elle semblait avoir toujours aussi froid. Elle finit quand même par croiser mon regard.
- Merci pour le café, mais vous n’auriez pas dû vous déranger. Votre famille vous attend... je vous retarde.
- Mais non, ne vous inquiétez pas. Je suis en avance de toute façon, et je n’allais pas vous abandonner dans la neige...
Comme le silence s’éternisait, je demandais:
- Et vous, vous regagnez votre famille?
- Non , non, je me promenais c’est tout. Vous vous appelez Sam, c’est bien ça?
- Oui. Et puis-je savoir votre nom, si ce n’est pas indiscret?
- Estelle

Le patron apporta enfin les cafés. Estelle s’empara aussitôt de la tasse brûlante sans même sourciller et la porta à ses lèvres.

- Vous parvenez à vous réchauffer?
- Non, mais cela fait quatre ans que je ne sais pas me réchauffer. C’est normal.
Je ne comprenais pas.
- Comment?
J’étais interloqué.
- Un jour d’hiver il y a quatre ans, je me suis rendu compte que j’étais insensible au froid. Que j’avais froid. Que j’étais froide. Le froid était en moi.
Sa voix était monocorde. Implacable.
- Mais non, le froid n’est pas en vous. Donnez-moi votre main, je vais vous réchauffer.
Docile, elle tendit la main. J’étais brûlant, je m’en emparais. Elle était vraiment glacée.
- Vous voyez? Rien n’y fait.
Je me taisais. Au bout d’un moment, j’étais glacé jusqu’aux coudes et elle ne s’était pas réchauffée d’un iota. Elle recommença cependant à parler.
- Chez moi, je paye des factures de chauffage invraisemblables. Mais rien n’y fait. Même le feu ne me brûle pas. Plus rien ne me touche, car même mon cœur est de glace. Je reste là, et j’ai froid. Je suis incapable de la moindre passion. Aucun sentiment ne me dégèle. Ne me reste que le froid...

Maintenant, j’avais froid jusqu’aux épaules. Je finis par la lâcher et la laisser terminer son café. Je ne savais pas comment réagir. Une telle confession me gênait, tout ça ne me regardait pas. Et puis, devais je la croire?
- Je vous invite à passer noêl chez moi. Qu’importe si vous avez froid ou que vous ne parlez pas, venez chez nous. Vous y êtes la bienvenue, et peut-être cela vous rendra-t-il service?
Je me surprenais moi-même, mais j’avais raison. J’étais sous le charme de cette jeune personne, et je ne voulais pas la laisser dans la détresse. J’espérais qu’elle accepte.
- Non-merci, je vais repartir. La neige est mon élément. Je vous ai déjà dérangé. Vous m’avez percutée parce que vous ne m’avez pas vue. La neige ne fond quand elle tombe sur moi. Elle me recouvre. Quand elle tombe sur des gens normaux, la neige ne se fixe pas. Sur moi, elle tient.
Passant d’un sujet à l’autre, elle continuait, sa voix ne variait pas d’un ton.
- Et puis chez vous, je refroidirais l’atmosphère. Ce n’est pas qu’il fait froid, ou que j’ai froid. C’est que je suis le froid.
Sur ces derniers mots, elle s’était levée.
- Merci pour le café.
Elle sortit.

J ’étais sous le choc. Tout le temps où elle parlait, je l’avais écoutée avec attention, comme ailleurs, très loin dans un endroit où régnait un froid polaire. Maintenant, je reprenais le sens des réalités. Je me précipitais vers la porte, juste à temps pour la voir se perdre dans les nuées.

Et la neige ne fondait pas sur elle.

 

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Petit homme

Tu es seul, petit homme, et tu erres... Tu te demandes pourquoi toi. Pourquoi toi tu es vivant, et pourquoi les autres ne le sont pas. Parce qu’ils paraissent morts, les autres, tous morts, et pas toi...

Toi tu vis, tu essayes, même si c’est dur. Tu veux vivre, petit homme, mais tu ne veux pas vivre seul. Et la solitude est ton seul bien. C’est tout ce que tu possèdes qui est réellement à toi, car même ta vie ne t’appartient pas. Ta vie appartient à tous ces morts que tu croyais vivants, tous ces morts qui n’ont jamais été vivants. Et tu en as assez, petit homme, tu en as assez d’être seul vivant, assez d’être seul...

Alors, petit homme, tous les jours, seul, tu te promènes. Et chaque jour un peu plus, tu souffres d’avoir conscience que tous les autres autour sont morts. La ville te semble vide, petit homme, bien vide. Oh, bien sur, à première vue, tout paraît normal, vivant... Mais toi tu sais voir au-delà des apparences. Et tu ne vois que l’artificiel, que la mort...

Alors, petit homme, d’habitude, quand tu n’arrives plus à te donner l’illusion du vivant, tu rentres chez toi dormir pour oublier ta solitude. Mais aujourd’hui, tu ne veux pas dormir, tu ne veux pas oublier. Tu continues ta promenade, et tu regardes de tous tes yeux, tu regardes la mort en face. Mais toi, tu es vivant.

Et tu t’arrêtes, petit homme, tu t’arrêtes brusquement. A tes pieds de l’eau. C’est le canal... Alors, petit homme, toi qui en a assez d'être vivant, tout seul vivant, tu prends ta décision. Tu pousses un cri, un cri tellement plein de vie qu’il t’effraie, petit homme, et tu sautes à pieds joints dans cette eau fétide...

Tu sens l’eau autour de toi, et ta dernière pensée, petit homme, sera que cette eau est la porte pour toi rejoindre le monde normal des morts...

 

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De passage

Il était las, et pourtant il continuait à avancer. Quelle force le poussait ainsi aux épaules? Quelle volonté siégeait derrière ces traits fatigués, torturés? Lui même l'ignorait. Il avançait, il ne savait pourquoi, savait seulement qu'il le devait, qu'il ne devait renoncer.

Sa marche épuisante l'avait déjà mené de par les villes de tous les pays, il avait tout vu, tout vécu, plus rien ne pouvait l'étonner. Toutes les émotions, toutes les couleurs, toutes les nuances, il les avait vues, ressenties. Et pourtant jamais il ne s'était arrêté, jamais il n'avait pris le temps de les contempler.

Ses pas harassants, l'un après l'autre, toujours, finirent par le conduire aux environs d'un tout petit village niché dans les montagnes. Il regarda le village, sans s'arrêter, la route qu'il suivait y menait, il vit le lac tout proche, la forêt derrière, les champs et les pâtures non loin. Mais il continua à avancer. Une cavalcade dans les fourrés lui fit tourner la tête, ralentir le pas, oh, à peine, juste le temps de voir ce qui provoquait ce raffut. Une bande de gosses surgit sur son chemin, s'égailla comme une volée de moineaux en le voyant, lui, l'étranger. Seul un des gosses ne s'enfuit pas, le plus petit, le plus chétif, mais aussi le plus téméraire, le plus curieux. Le gosse dévisagea d'un drôle d'air cet homme, l'étranger, qui passait devant lui sans s'arrêter et sans même dire un mot. L'étranger, bizarrement, se sentit mal à l'aise sous ses yeux d'enfant, et il détourna la tête. Il ne voulait plus voir ce regard, ce regard... ce regard qui lui en rappelait tant un autre. Il accéléra le pas, sa fatigue sur ses épaules comme le plus pesant des fardeaux. Le gosse, par jeu peut-être, ou peut-être parce qu'il devinait qu'il n'avait rien à craindre de cet étranger, s'amusa à le suivre, mêla son pas au sien. Leurs deux ombres dansaient devant eux, la grande, puis la petite, ensemble, de concert. Le gosse ne pouvait s'empêcher de jeter des regards curieux vers ce grand visage sombre, ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, les traits tirés, la moustache tombante, le rictus de fatigue, ou de désespoir, il ne pouvait deviner, il n'avait pas encore assez vécu. L'étranger par contre évitait soigneusement de baisser les yeux vers ce petit visage, ces grands yeux clairs, ces joues rouges, cet air espiègle. L'un dévisageant toujours l'autre, ils finirent pas arriver aux portes du village. Les autres gosses avaient eu tout le temps nécessaire pour annoncer la venue de l'étranger, et tout le monde était dans les rues, ce n'était pas tous les jours qu'un étranger venait se perdre vers chez eux. Pourtant l'accueil n'était pas chaleureux. Sur son passage, l'étranger n'entendit que des murmures, ne vit que des visages fermés, parfois même perçut des réflexes de peur. Il ne s'interrogea pas, ne ralentit pas son allure, ne se retourna même pas lorsqu'on l'interpella. Il ne faisait que passer, s'il n'était pas le bienvenue, comme souvent, et ce n'était pas important, il repartait, continuait sa route. Il ne faisait que passer.

Il ne pouvait pas savoir qu'une rumeur avait voyagé bien plus vite que lui, une mauvaise rumeur, qui disait au peuple de prendre garde au voyageur seul si celui-ci ne s'arrêtait pas pour saluer ou dire un mot. La rumeur se propageait vite, disait que le voyageur inconnu qui passait comme un spectre était un spectre, ou bien un mauvais homme, ou encore un génie méchant et mal avisé. Les gens maintenant amassés dans les rues n'attendaient de l'étranger qu'un regard, un mouvement d'attention, ou bien un salut. Ils attendaient juste un geste, un geste qui leur prouverait qu'il était bien humain, pareil à eux. Mais l'inconnu ne fit pas ce geste, ne se préoccupa pas de la masse qui s'amassait derrière lui, le suivait. Lui ne pensait qu'à ce gosse qui s'obstinait à le suivre, qu'à ce gosse qui le préoccupait tant. Cet homme de toute façon était différent, n'était pas comme eux, il ne s'occupait que de sa marche, mais cela ne faisait pas de lui un monstre. Et cela les villageois ne le comprirent pas.

Ce fut une vielle femme aigrie qui la première lança une pierre. En un instant le village entier se baissait et lui lançait des pierres, des petites, des grosses, des faites pour blesser, d'autres pour tuer. L'étranger, surpris, eut mal, en son âme et en son corps, il ne comprenait pas, il ne faisait que passer... En tombant il se retourna vers ses bourreaux, sans un mot, il les regarda juste, s'effondrant, le visage en sang, les vêtements en lambeaux. L'histoire aurait pu se terminer là sur la bêtise humaine si une pierre égarée n'avait atteint à la tête le gosse qui suivait l'étranger depuis l'extérieur du village. Le gosse reçut donc la pierre, la regarda tomber à terre, porta la main à son front, et s'effondra, tomba comme un arbre abattu. Aucun des villageois ne l'avait même remarqué. L'étranger, lui, n'avait vu que cela. Toujours assailli sous le flot continu de pierres, s'obstinant à ne pas mourir, il se traîna aux cotés de l'enfant.
Là seulement les villageois bêtes arrêtèrent le massacre et firent un silence consterné. Personne ne disait mot, pas un souffle ne venait troubler le silence. Tout le monde put donc entendre l'étranger lorsqu'il dit, desserrant les dents pour la première fois depuis des années sans doute : "Lui aussi ne faisait que passer... Mais il avait encore du temps, des choses à accomplir... Un homme à devenir, des choses à changer, des compagnons à faire évoluer... Il pouvait être tant de choses... Nous ne faisions que passer... Que passer..."

L'étranger finit enfin de s'effondrer, son corps couvrant celui de l'enfant, leur sang se mélangeant comme leurs pas l'avaient fait. Il mourut, son dernier souffle ne faisant que passer parmi les villageois stupéfaits qui finirent par s'en retourner chez eux et oublier que tous, ici bas, ne faisons que passer.

 

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Le cri

Un cri retentit. Fut-il entendu ? Personne ne le sait. Y avait-il des oreilles, des sens, pour percevoir cette détresse ? Peut-être. Y avait-il derrière ces sens une âme pour donner à ce cri toute la profondeur du désespoir qu'il exprimait ? Rien n'est moins sur.

Ce cri retentit, exprimant la douleur d'un être meurtri, blessé par la vie. Qui souffrait ainsi ? Il faudrait que quelqu'un l'entende, que quelqu'un s'inquiète, que quelqu'un console celui qui souffre ainsi. Mais il n'y a personne. Le cri résonne dans l'espace, ne provoque pas d'écho, retentit simplement, sans fin, il semble éternel.

Soudain, il cesse. Et si quelqu'un était présent, il percevrait des sanglots. Des larmes coulent, tombent, un chagrin s'épanche. Ces sanglots semblent contenir toute la tristesse de l'Univers. Ils expriment une souffrance encore plus absolue que le cri, mais ils ne demandent pas de pitié, surtout pas de pitié. Juste la fin de la douleur. Juste la mort. Les sanglots se prolongent, gagnent en force et en profondeur, comme si la douleur consumait encore plus profondément le coeur. Puis au bout d'une éternité, ils s'amenuisent, perdent leur élan qui vient des entrailles : la douleur n'a plus rien à consumer. Le coeur n'existe plus.

Vient le silence. Le silence qui représente maintenant le vide de l'âme qui pleurait et criait. Le silence absolu, total, qui éteint l'Univers. Fut-il entendu ? Personne ne le sait. Y avait-il des oreilles, des sens pour percevoir cette détresse ? Peut-être. Y avait-il derrière ces sens une âme pour donner à ce silence toute la profondeur du désespoir qu'il exprimait ? Rien n'est moins sûr.

Une seule chose est certaine. Ce fut moi qui poussa ce cri et qui pleura dans l'infinie de l'espace, sans personne pour m'entendre...

 

 

 

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