Nos nouvelles...

 

 

Sappho

 

L’inspiration

    Je porte ces idées comme on porte un enfant. Les sentant venir comme une source intarissable. Naissance d’un texte, quand la phrase se fait tempête, tourbillon. Pluie d’étoiles, mots qui fascinent lorsqu’ils jaillissent sur le blanc de la page, estompant peu à peu cette étendu virginale. Je les contemple avec le regard ébloui de l’enfant. Comme les pièces d’un trésor fabuleux, je les aligne, les dispose selon leur résonance. Il y a celles dont je me sers pour décrire portes et fenêtres, celles pour désigner des secrets, et d’autre encore qui m’apporte les parfums du monde. Celles que je préfère exhalent les odeurs de l’amour et des caresses. Les idées creuses et ternes me servent de garde-fous. Mais je raffole par-dessus tout, de celles, qui comme des paillettes, brillent même en plein jour. Elles me donnent des ailes pour atteindre le firmament. J’ai ses idées vertiges qui s’emparent de mon corps, m’entraînent dans une bacchanale, s’insinuent en moi comme une coulée de champagne. Quand aux phrases ronflantes, raidies dans leur dignité, je les trouve touchantes, les comparant à ces vieilles dames d’un autre temps aux mots pèlerins, qui ont beaucoup voyagé, beaucoup vu et appris, et qui épellent le néant.

    Images incohérentes d’un film à rebours, histoires magiques qui déboule en moi. Images puissantes qui me heurtent, semblable à des pierres tombant lourdement au fond d’un ravin. J’ai beau creusé, je ne trouve pas les mots. Confusion du dire. Comment trouver des phrases, une syntaxe pour l’indicible...
    D’une haleine chaude, d’un rythme continuel, elles me talonnent, me poursuivent de leur énergie qui se déploie pour survivre aux assauts de cette meute de mots. Et en tête de cette meute, se trouve l’inspiration.

 

 

Trois petits tours et puis s’en vont

      Dans la pénombre. Le drap est refoulé, tortillé à leurs pieds. Elle a les yeux mi-clos, la respiration profonde. Jambes et seins pressés à son flan, elle colle l’oreille à la poitrine de son amante où elle entend décroître le pouls. Elle effleure de ses doigts paresseux son ventre lisse, glisse sur sa hanche rebondi, s’attarde un moment sur sa cuisse et doucement remonte vers ses monts emperlés de sueur.

      Elle rompt le silence. Raconte une histoire que sa compagne écoute avec application, une histoire qu’elle sait banale mais qu’elle narre pour combler l’absence de bruit. Elle décrit des lieux imaginaires, des personnages inventés, des costumes variés, un éclairage surréaliste et une scène sur lesquelles se vivent drames et comédies à quatre sous. Puis soudain elle se tait. Son amante la regarde d’un air narquois ; elle, sous le drap qu’elle a remonté, la regarde qui s’habille.

      Une chanson lui trotte, à chaque fois, dans la tête. Une chanson de son enfance qui lui rappelle cet instant qu’elle redoute à chaque fois. Le moment où elle se retrouve seule avec elle-même.

Qu’est ce qui font, font, font les petites mains agiles.
Qu’est ce qui font, font, font trois petits tours et puis s’en vont.

 

 

Pour la toute première fois

       Je me souviens de ce temps exact où nous nous sommes aimées. Il faisait noir tout autour et les oiseaux s’étaient tus. Une saison nouvelle naissait au creux de nos bras. Un peu de pluie tombait sous cette tiédeur de juillet. Dans les rues de la ville, les cris mourraient avant de connaître la lumière.

     Dans une immense plénitude, nous tenions nos vies entre nos mains et nos âges sans frontières, par espoir glissaient sur nous comme des pétales sur notre extase. Un espoir conçu sur l’herbe mouillé entre nos draps froissés.

     Avec ses mains elle renversait le ciel, et le plus pur désir se rassemblait dans les confins du plaisir. Le cœur, l’espace, les bras s’ouvraient en même temps, pour que l’amour tremble sous ces millions de poussière d’étoiles. Après les confidences, à l’heure où le délice nous laissait un peu fourbu, elle venait tout doucement sur ma poitrine. Elle s’imprégnait en moi, entre deux battements de l’âme et les rêves succédés du moment.

     Il s’agissait de faire durer l’instant. D’abolir les froissements de nos blessures et tous ces mots tristes au bord des lèvres, de les noyer dans l’évidence des fleuves du passé.

     Cette tentation de toucher, de m’étendre dans les champs du sommeil, de ressusciter dans ses yeux, la braise chaude de notre amour me traversait le corps comme la foudre un jour d’orage. À ce moment-là toutes les barrières s’abaissaient au son de sa voix.

     L’envie montait au large de nos bras mêlés et une prière lente se suspendait sur nos langues. Je me rappelle de nos veines gonflées de nuages, de la vérité dans nos salives, de cette nuit fichée au creux des phrases inachevées qui reconnaissaient, entre tout, le mouvement lointain de nos deux solitudes.

     L’instant d’après, nous marchions seules en semant des mots dans nos pas, les lèvres bordées de certitude, le corps rassasié de tendresse, le visage tourné vers ce matin nouveau.

     Pour la toute première fois, grâce à elle, je savais qui j’étais.

 

 

Amour soudain

L’humidité de juillet dérive entre deux hoquets du sablier, dans un éclat du temps que je voudrais effacer par un vent inquiétant qui balaierait mon désoeuvrement. Je foule ce trottoir, pressée d’échapper à cette menace et à cette indolence nocturne. Soudain l’orage se lève, perceptible roulement de tambour, lézardes jazzées d’éclairs dans cette noirceur céleste.

L’obscurité forme un écrin qui pour l’instant m’apparaît, entre feu et lion, dans l’angle de ma hâte. En singulière synchronie, sa tête emperlée de pluie pivote vers moi. Ce ne peut être qu’elle, ma destinée, elle qui ne m’aperçoit pas encore mais que déjà mon approche consume.

Pourtant, les escarbilles ne mènent pas toutes au choc originel. Me faudra-t-il saisir celle qui jaillit ainsi entre ces perles de pluie ?   Qui sait où s’arrêterait la tempête ?

 

 

Concerto

       La nuit recouvre le lac et la maison. Un rayon de lune s’installe au bout du quai. Camille prend son violoncelle et se met à jouer avec vivacité, faisant danser l’archet sur les cordes. Dvorak semble être rempli de fougue, Vivaldi d’ampleur, Rostropovitch d’une intériorisation secrète. Des impressions riches, des mouvements tout en couleur et ce rayon de lune au bout du quai. Bach ou Viotti ?

       Bien calée dans un sofa, tourné vers la violoncelliste, je ferme parfois les yeux. Je me laisse ravir. Papillon de nuit ivre autour d’une lampe. Une lanterne au-dessus de l’eau, un monde, une magnificence s’ouvre soudain à moi. Doux frisson. Un bonheur ancien réinventé. Je tombe de sommeil, dérive vers mon lit. Et dans mes rêves, une femme qui joue du violoncelle au clair de lune, sous le lampadaire du quai.

Je n’ai pas rêvé. Le lendemain matin, autour d’un bol de café chaud, Camille me raconte que, parfois le soir, elle s’installe au bout du quai et joue là pour cette lune qui parait la regarder. Les voisins s’approchent pendant que, sous la lumière, les papillons de nuit valsent. Envoûté.

 

 

Le cahier

Depuis qu'elle a trouvé un cahier dans une poche intérieur de son manteau fuligineux acheté au Comptoir Familial du quartier, Alex y écrit une phrase chaque jour.  Lorsqu'elle l'ouvre à la première page, une joie s'empare d'elle.  L'unique inscription de la propriétaire du cahier, à l'encre noir, la fait rêver : "Ce cahier appartient à Victoria Doyle".  Avant de noter sa phrase, elle caresse de son index le prénom, prenant soin de bien toucher toutes les lettres.  Pas une journée que Alex ne commence par ce geste, depuis trois ans.

Alex aurait bien aimé rencontrer cette Victoria, pour la remercier.  Car pour elle l'écriture et ce cahier étaient devenus les deux choses qui la maintenaient en vie.  Son coeur battait au rythme des mots qu'elle inscrivait dans son cahier. Tandis qu'un souffle secret portait chacune de ses phrases à sa pleine expansion.  Çà lui permettait d'oublier son enfance déchirée, cette mère alcoolique, ce père incestueux.  D'oublier qu'à quinze ans elle n'eut pour seul refuge que les foyers nourriciers, les fugues, le désir d'être enfin libre... et à dix-huit ans la rue.

Avec émotion elle se souvenait du matin où, quasiment à son insu, un premier poème était né.  Elle avait souri, plus comblée encore qu'à l'ordinaire.

Clocharde sera t-il
Le nom qui me survivra
Jusqu'à ma vie raccourcit
Car même une corneille
Est digne d'être aimée
Sans réserve.

Son rituel accompli, Alex glissait le cahier dans sa poche jusqu'à la prochaine aube, puis ressentait la faim.
C'est ainsi qu'elle vivait d'une phrase, d'une page à l'autre, d'un coin de ruelle, en banc de parc, d'une bouche de métro ou d'un lit de camp dans un refuge pour itinérantes. Là où elle dormait de la mi-novembre à la fin de mars. Si le printemps était hâtif, ou mieux encore en avril s'il tardait à s'installer.  Elle quittait toujours cet antre le ventre vide. Le café lui semblait infecte et les muffins trop sec. Elle préférait prendre son petit-déjeuner chez une amie, Madame Thomson, qui fût pendant un certain temps bénévole au Comptoir Familial.  Elle habitait un petit appartement non loin du parc où Alex aimait bien s'asseoir pour écrire. Tous les matins vers 7h30, Madame Thomson lui ouvrait sa porte et lui offrait un repas digne d'une Reine :  jus d'oranges et café, banane, bleuets, fraises, deux rôties, du beurre d'arachide et une grosse cuillerée de confiture maison.  Si elle avait dormi à l'air libre, ici ou là, elle ne manquait jamais de faire un brin de toilette dans l'un des nombreux W.C public de la ville, avant de se rendre chez son amie.

Parfois lorsqu'Alex était particulièrement heureuse de sa phrase du jour, elle la lisait à Madame Thomson qui lui souriait alors gentiment. Alex ne savait pas pourquoi cette femme s'était attachée ainsi à elle, une sans-abri rencontrée un après-midi pluvieux où elle ne broyait que du noir.

Madame Thomson s'était acheté un cahier à couverture aubergine, sans spirale, ni lignes, moins volumineux que celui de son amie. Si autrefois elle avait eu le goût d'écrire sans y parvenir, à quatre-vingt-huit ans bien sonnés, l'inspiration s'était mise à la visiter quotidiennement, à la manière d'Alex. Mais par pudeur, elle gardait secrète cette activité.

Depuis quelque temps, Madame Thomson se sentait fatiguée, aussi avait-elle proposé à Alex d'entrer chez elle, sans attendre qu'elle lui ouvre la porte, pour prendre son petit-déjeuner. Elle avait insisté pour qu'elle emporte une clé de son appartement. Qui sait....

La veille de l'Halloween, Alex avait emprunté une rue, puis une autre, à la recherche de ce qu'elle arrivait rarement à nommer avant de l'avoir trouvé. Elle s'était arrêtée en face d'une maison abondamment décorée et, à la minute, elle avait su ce qu'elle cherchait : des petits fantômes en guirlande suspendus aux fenêtres. Elle avait sonné à la porte et une femme lui avait ouverte. Sans trop d'hésitation Alex lui sortit son boniment, en précisant bien que pour une amie malade elle aurait aimé lui offrir une de ces guirlandes qu'elle voyait pendre si joliment à ses fenêtres.

La femme touchée par ce discours émouvant, alla lui chercher une guirlande et la lui remise, en lui rajoutant, dans un sac en papier, quelques autres babioles pour compléter le décor.  Touchée, Alex remercia poliment la dame et d'un coeur léger s'en retourna jusque chez son amie dont elle ouvrit la porte avec sa clé. (C’était la première fois qu'elle l'utilisait.)

Elle dormait. Alex avait étalé tous ses trésors sur le couvre-lit et avait déposé un baiser sur le front de Madame Thomson. À partir de ce soir là, elle n'avait plus quitté l'appartement qu'un petit moment chaque jour, pour prendre un peu d'air et faire les courses.

Quelques semaines plus tard, Madame Thomson s'était endormie pour toujours. Dans le tiroir de la table de chevet, Alex avait trouvé un petit cahier aubergine. Une étiquette avait été collée sur la couverture : "Pour Alex, l'encre de la vie". Une lettre lui était adressée.

 

Chère Alex

Le loyer est payé jusqu'à la fin de juin. J'aimerais que vous y habitiez. Du moins jusqu'à ce que vous trouviez une chambre ou un petit studio. Peut-être vous habituerez-vous au confort d'un lieu fixe. Vous demeurez libre, bien sûr de partir en tout temps. Je vous lègue mon cahier d'écriture. Les mots qu'il renferme vous appartiennent. Merci de tout coeur, vous m'avez apprise à écrire dans l'encre de la vie, à ressentir le pouls du moment, des gens, vous m'avez faite découvrir qui j'étais.

Comme une fille je vous ai aimé.

Victoria.

 

Alex avait ouverte le cahier et lu sur la première page : "Ce cahier appartient à Victoria Doyle". Avant de tourner les pages, elle avait caressé le prénom. Le cahier était rempli de ses poèmes, qui alternaient avec ceux de Victoria, dont elle n'avait jamais soupçonné le secret. Plus aucune page blanche, comme si Madame Thomson était parvenue au bout de sa vie en même temps que son cahier. Émue comme elle ne l'avait jamais été, Alex avait entrepris la lecture.

L'inspiration du moment
Rassemble nos mots
En brin de lumière
Qu'à chaque instant
Jeté sur l'eau
Dérive vers la mer.

 

 

En silence

     Elle avait déposé sur le lit mon peignoir bleu en attendant que j'émerge de nos draps froissés. J'ai jeté un oeil à la fenêtre. Les feuilles garances allaient bientôt tomber.

    Je ne sais pas pourquoi une pensée semblable m'a effleurée à ce moment précis. Pourquoi l'idée de passer une autre saison au pied de cette montagne avec elle et notre Coffee m'a semblé si insupportable. J'ignore vraiment, comment tout a pu basculer le temps d'un coup d'oeil à la fenêtre, le temps de saisir le carmin des feuilles sur un fond de ciel bleu. Mais j'avais la certitude qu'il me fallait partir.

    Mes yeux sont revenus à mon peignoir qui allait normalement m'accueillir. L'éponge de velours m'est apparue comme la peau d'une bête haletante.  Je repoussai donc les draps machinalement, me glissai hors du lit et pris le peignoir d'un geste distrait. Mes mains qui le tenaient ouvert s'étaient mises à trembler. D'un pas lent je sortis de la chambre et me dirigeai vers la cuisine. Cette femme que j'avais toujours aimée, assise à notre table, ne me regardait pas tout à fait, elle fixait sa tasse de café. Elle ne disait rien, mais ses lèvres tremblaient presque autant que ses mains. Brusquement, elle s'est levé, a déposé sa tasse dans l'évier et s'est dirigée vers l'entrée. Ensuite, elle a mis Coffee en laisse, puis la porte de l'appartement s'est refermée. De dehors m'est parvenue le bruit feutré des portières, puis celui du moteur.

    Nous nous étions comprises. Du début jusqu'à maintenant, nous nous étions comprises. Sur la table, elle avait laissé un mot que je n'ai pas senti le besoin de lire. Mais je me dis parfois que j'aurais dû. Pour ne pas laisser prise au doute qui m'assaille encore, le matin, depuis ce jour d'automne. Ne serait-ce que pour cela, j'aurais dû.

 

 

Sa route

       Qu'on parcourt une route depuis l'enfance, une route tissée de souvenirs et de gestes posés. Qu'on déambule dans les artères de quelques villes étrangères. Qu'on s'attarde dans une rue familière, ruelle ou sente. Qu'on recherche cette route-là, passage ou impasse. Qu'on se balade de l'intérieur à l'extérieur, de l'extérieur vers l'intérieur. Qu'on y rencontre des mains tendues, des regards qui quêtent, des vies bousillées ou des yeux qui renvoient la lumière. Tous ces endroits d'ici, d'ailleurs et de nulle part, connus ou secrets, peuvent n'être que mémoire, armure, blessure, amour ou perte.  Qu'on se gagne, qu'on s'égare ou bien qu'on suive attentivement sur quelques cartes, le nom des carrefours et des chaussées ou bien qu'on se bute à des cailloux où à des trottoirs bien rectilignes. Nous n'en finissons pas d'avancer sur quelque voie tracée dans nos vies, seules ou dans un bain de foule.

     Dans ce lent trajet du temps qui fait que chaque mot devient passage, s'ouvre et s'emmêle tous nos chemins au point qu'on ne sait plus quel croisement choisir sinon celui qui mène à sa propre lecture, à sa propre route.

      Mais qu'en est-il de l'allée, du sentier et de la route parcouru par chacune.  De cette voie qui devient tour à tour ride, chemin, avenue, boulevard, sentier.  Peut être un étonnant voyage aux confins du soi, une troublante laie qui conduit la mémoire jusqu'au bout de l'enfance, un périple étrange parmi les itinéraires intérieurs. Peut être une route qui, tout simplement, est la nôtre et que nous sillonnons au gré du temps, au gré des vents malgré les larmes et le découragement. Un lieu ami dans la déchirure des frontières, une ondée qui ralentit le rythme dans son propre périple, une randonné aux lisières de nous-même.

Qui peut dire ce qu'elle sera avant même de l'avoir visité...

 

 

Les mots

Mots d'ici, mots d'ailleurs. Mots souterrains, aériens, marins...  Mots de partout, de nulle part, mots magiques, parfois surréalistes.  Mots d'écriture qui rejoyent les voûtes et autres arcades qui rallient des phrases au même moment, et par toute possibilité, dans un même lieu : la composition.

Habitées par des mots qui, en retour, nous aspirent. Qu'ils soient réels ou imaginaires, privés ou publics, proches ou lointains, ils nous ressemblent, nous émeuvent ou nous repoussent, ils délinéent notre écriture et nous ramènent à ce que nous vivons puisqu'ils signent en nous un espace, celui de notre monde intérieur. Ils sont écriture, graphisme, calligraphie.

De manière générale mais complètement abstrait, les mots s'ouvrent à un style d'ici et de là où le discours et le poétique se déploient. Qu'ils autorisent, remplacent, servent, célèbrent et provoquent; qu'ils soient en français ou dans d'autres langues, les mots abritent un jardin secret, une terre inconnue qui au delà de leur banalité, nous mettent en présence de nous-même et nous font nous rencontrer, car il est encore possible de tresser les fils d'Ariane pour qu'ils sortent du labyrinthe et trouvent la lumière malgré les ombres.

Les mots peuvent être frontière, mémoire, fenêtre ouverte, territoires premiers où nulle marche n'arrêtera sa cadence qui vont et viennent de tous les univers connus et inconnus, qui sont là pour nous faire nous souvenir que, dans toutes parole, quelque chose d'heureux aussi s'échappe pour rejoindre les cerfs-volants de nos pensées sur les multiples planètes de l'inspiration.

 

 

Pirates

La librairie du coin. Un repère pour les dimanches-pluies. Un jardin pour les petits pas. Ses allées touffues de livres inconnus comme autant de bijoux dans un coffre ouvert, charment mon regard et excitent mes mains. J'avance à tâtons au gré de ma curiosité, caressant de l'oeil cette page, effleurant celle-ci du bout de mon index.

Dans ce trésor livresque, tel un récif insoupçonné, un nom me retient dans l'allée de gauche, "Romans d'aventure". Un nom aux promesses de batailles, un nom coiffé de tricornes, ceinturé de pistolets et de sabres.

Ses projectiles me frôlent. Je perds pied et bascule. Dans cette chute vertigineuse, j'entrevois des navires qui sillonnent les mers, des canons à l'odeur de poudre et de souffre. D'une seule parade, riposte soudaine semblant sortir de ces pages, je parviens jusqu'au comptoir-caisse. Dans ma main égratignée un livre.

Et de là jusqu'à chez moi. Une lanterne éclairée dans ma poche. Un équipage qui ricane dans le noir.

Les premiers chapitres me font perdre la boussole. Enivrant comme le rhum, le livre distribue ses rations sur mon imagination. Je rôde à travers ses pages, l'oeil hagard, la bouche sèche. L'ivresse est totale, me forçant à revenir à la source plus d'une fois, me soûlant des mêmes mots, des mêmes sons. Grisé entre les ponctuations.

Petit à petit, le venin dont sont enduites les pages traverse ma peau et parvient à mon sang. Je me mets à palper, sentir, renifler les émanations du livre, la sueur des personnages. Un mélange puissant d'air marin, de tabac à pipe et d'alcool frelaté. Une cale saturée de parfums lourds et disparates, dont les écoutilles sont restées fermer trop longtemps.

Je hume ce ramassis de vie entremêlée d'escarmouches. Je lis et je souris.

C'est un festin de mots et de phrases juteuses. Comme des figues prêtes a éclaté, des raisins sur le point de virer en alcool. Des mots comme des poires trop mûres, dont les coeurs granuleux se fondent onctueusement à ma salive, gourmande.

Page après page, les mots confèrent des reflets carmin aux combats les plus sanglants. La violence se fait rubis; la peur saphir. Les chapitres sont jonchés de bonsaïs humains tailladés à même la chair et le sang. De sordides portraits d'hommes tripatouillant dans la mesquinerie et la trahison, dévoilant autant de héros pour lesquels je crains le pire. Mes paumes appuyées sur le papier perçoivent le battement de leur poitrine et la palpitation de leur tempes, effrayés qu'ils sont au milieu de la nuit.

Ma main se crispe, je déglutis et ferme les yeux. Sublime plaisir.

Phrases éparses, raclures d'écrivains. Chacune d'elles se dépose en alluvions quelque part dans ma mémoire, entre mon coeur et ma tête.

Un roulis apaisant pour rêver et reposer. Une mer calme sur laquelle voguer.

J'ai posé le livre sur mon oreiller. Une brise insolente se faufilant à travers les rideaux de ma chambre vient égayer ma respiration. Mes bras s'étirent lentement. Je me glisse sous les draps, un sourire ravi sur les lèvres. Les embuscades, les chasses aux trésors, les loups de mer, tout se mélange dans mes songes sous le drapeau noir et blanc des pirates.

 

 

 

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