Trois heures du matin…
Je suis encore éveillé, dormir est trop dangereux. Acte insignifiant, primordial, vital mais qui nous rend si inerte, si passif, une proie parfaite. Mes yeux essaient de s’habituer au noir. Je caresse les murs de mon regard, cherchant quelque chose qui pourrait me capter. Tout est lisse, tout est vide, vide comme moi, vide comme le monde dans lequel je vis. Mon appartement, ou devrais je dire cette cellule, n’est meublée que d’un lit, une petite table repliable, un tabouret, une douche et des WC. Plus de mobilier serait inutile et surtout prohibé par les lois pro-citoyennes. La décoration est elle aussi interdite. De toute façon l’art est mort depuis longtemps, depuis la bombe.
Trois heures cinq…
La « fenêtre » s’allume, m’éblouissant de sa lumière informatisée. Après 30 secondes, durant lesquelles un paysage pré-apocalyptique apparût, m’offrant une pseudo paix censée me réconforter en me montrant des cascades, des forêts vierges, des champs purs. Tout cela n’existe plus, tout cela a été détruit en quelques secondes, par la folie de l’homme. Le décor paradisiaque laisse place à un texte lut à haute voix par une femme :
« LECON CITOYENNE N°1354B45 » :
Dormir est primordial pour la survie de l’économie. Un citoyen qui se repose est un travailleur qui saura aider la société. NB : ce texte réapparaîtra dans 10 mns si le sujet ne s’est pas assoupit.
La « fenêtre » s’éteint me laissant dans un état de grande solitude. Ils sont partout, ils savent lire en nous. Ils savent où nous sommes à chaque instant. Ils voient nos gestes, nos déplacements. Ils entendent nos paroles. Ils peuvent faire tout ceci grâce aux puces qui nous ont été implantées lors de la Reconstruction. Cette puce envoie des ondes pour signaler notre présence, elle contrôle notre fréquence respiratoire et cardiaque, nos mouvements. Ainsi, Ils peuvent savoir si nous dormons ou pas, si nous sommes en parfaite santé, et dans le cas contraire, nous emmener dans les secteurs de réadaptation. La loi obligeant le port de ces puces a été argumentée comme un acte citoyen pour la sécurité de chacun et la paix de tous.
Trois heures sept…
Je décide de me lever, de quitter ce lit crasseux et moite. Je voudrais sortir, fuir cette pièce mais pour aller où ? De toute façon, il m’est impossible d’aller ailleurs. Le couvre-feu est déjà tombé et même si je quittais l’immeuble, je serais intercepté par les unités de répression des actes anti-citoyens. J’ai besoin d’air, j’ai l’impression de suffoquer, je tâte les murs pour me guider dans la pénombre.
Trois heures dix...
Je me laisse glisser contre le mur, la tête entre les mains. Je me sens si vide, une immense douleur m’envahit. Pas une douleur physique, celle qui me tourmente est plus vicieuse que cela. Elle vous attrape à n’importe quel moment, n’importe où. Elle est si forte que je sens mon cœur se serrer, s’emballer. Mon corps se raidit, mes poils se hérissent, mes muscles se contractent, des goûtes perlent mon front, mon cou, mes bras. D’un coup, toute cette terreur remonte en moi, je me bascule sur le côté afin de me libérer. Je vomis un mélange de bile et de salive. Je vomis toute ma haine, ma douleur, ma solitude, ma peine.
Je tousse. Un goût acide, âpre envahit ma bouche. J’essaie de déglutir ce qui m’arrache des larmes. Le goût est fort, il pénètre tout mon être jusqu’à atteindre mon âme. Je m’essuie avec du papier toilette et appuie sur la chasse d’eau.
Trois heures quinze…
Je relève la tête. Soudain, le mur s’éclaire. Je me retourne d’un coup, vite, trop vite, la tête me tourne. La « fenêtre » s’est rallumée. Le défilement d’images paradisiaques revient. Je sens la nausée qui remonte en moi.
« LECON CITOYENNE N°1354B45 » :
Dormir est primordial pour la survie de l’économie. Un citoyen qui se repose est un travailleur qui saura aider la société.
Ecran bleu puis l’image revient.
« MESSAGE DE L’UNITE DE SURVEILLANCE BIO-ETHIQUE »
Le sujet 1-1234B98234ZYG présente des troubles physiques tels que la tachycardie, une dyspnée, une anxiété, des nausées. Il n’arrive pas à s’endormir. Envoyons pilules de somnifères et antianxiolitiques.
La fenêtre s’éteint de nouveau. Le silence est à nouveau maître dans mon appartement. Puis, un bruit d’air se fait entendre dans le conduit d’envois et de réceptions. Une tasse en carton atterrit, je remonte la vitre en plexiglass et la ramasse. Ils sont partout. En quelques minutes ils savent ce que vous ressentez. Tout est sous surveillance. Je m’assois sur le lit. Comment tout ceci est arrivé ? Je voudrais en finir mais c’est impossible. Toute possibilité de fuite a été détruite. Même le suicide, dernier recours, est anéantit. Les armes, les médicaments ne sont plus en libre service. Les pilules sont fournies au compte gouttes par les Esprits et leurs unités. La pendaison est inutile car il n’y a plus de poutre nulle part. Les armes blanches sont prohibées, les couteaux des appartements sont dotés de lames sans dent, autant dire qu’ils ne sont bons que pour couper la bouillie qu’Ils nous servent.
Les larmes m’envahissent, ma respiration devient saccadée, je serre les poings si forts que mes phalanges deviennent blanches, mes ongles pénètrent mes paumes. Je cris. Les larmes suivent les courbes de mon visage pour s’échouer dans mon cou. Je me relève et frappe le mur de toutes mes forces. J’attrape la tasse en carton et la jette contre ma porte. Le liquide jaune glisse en traçant plusieurs sillons jusqu’à tomber par terre.
L’écran s’allume. Je cherche du regard un objet qui pourrait détruire cette machine infernale. Rien. Ils ont tout. Ou devrais je dire ils ont su tout nous ôter. Tout ce qu’ils savaient nuisible pour eux, pour leur dictature.
Trois heure vingt…
Le message apparaît.
« MESSAGE DE L’UNITE DE SURVEILLANCE BIO-ETHIQUE »
Le sujet 1-1234B98234ZYG présente des troubles physiques tels que la tachycardie, une dyspnée, une anxiété, des nausées. Il n’arrive pas à s’endormir. Envoyons pilules de somnifères et antianxiolitiques.
Je hurle de toutes mes forces en fonçant vers la fenêtre. Je saute contre elle comme si elle allait éclater en mille morceaux sous mon poids. Le choc m’est douloureux, il me renvoie par terre. Je tombe sur le flanc droit. Une douleur m’assaille. Pas de libération. Aucun moyen de fuir.
« LECON CITOYENNE N°41255A876C »
Les tentatives d’insurrection, d’évasion, de suicide ou autres formes d’actes terroristes contre le bien être de notre société seront sévèrement punies par l’application du traitement associé : mutation vers un centre de surveillance et de réadaptation bio-éthique, prises médicamenteuses d’anxiolytiques, de neuroleptiques et de somnifères. Si tout cela ne fonctionne pas, application d’électrochocs jusqu’à ce que le sujet reprenne ses esprits.
Le conduit de réception souffle à nouveau comme un monstre qui se prépare à l’attaque. La petite tasse apparaît devant mes yeux. Elle paraît si insignifiante, si commune. Je regarde tout autour de moi, je tourne de plus en plus vite, la tête me tourne. Je ferme les yeux, des voix inondent mon esprit : « Prends le traitement, prends le traitement… ». J’encercle ma tête de mes mains, je bouche mes oreilles, il faut que tout cela cesse. Je frappe ma tête mais elles sont toujours là.
« MESSAGE DE L’UNITE DE SURVEILLANCE BIO-ETHIQUE »
Le sujet 1-1234B98234ZYG présente des troubles physiques tels que la tachycardie, une dyspnée, une anxiété, des nausées. Il n’arrive pas à s’endormir. Ses constantes montrent une crise d’anxiété. Refuse de prendre le traitement. Le sujet se présente dangereux. Demande envoi d’une équipe de surveillance.
Ma tête va exploser. Je ne veux pas. Je veux être libre.
« Prends le traitement, prends le traitement… ». Je me précipite vers la vitre en plexiglas. La voix provient du conduit. Je relève la vitre et regarde à l’intérieur. Des dizaines de petits capteurs siègent sur toute la longueur du tuyau. Ils savent même si vous prenez vos réceptions, ce que vous envoyez.
La nausée me revient, je m’écroule devant les WC. Je ne vomis plus que de la bile.
Trois heures trente…
On frappe à ma porte.
- Unité de surveillance ! Ouvrez sujet 1-1234B98234ZYG !!! Nous sommes ici pour vous aider.
Ils ne veulent pas m’aider. Ils veulent faire de moi un zombie. Je ne veux pas.
- OUVREZ SUJET 1-1234B98234ZYG !!!!!! ICI UNITE DE SURVEILLANCE !!!!
« LECON CITOYENNE N° 345Y432-B45 »
Tout refus d’obtempérer est sévèrement puni par l’unité de surveillance bio-éthique. Ceci est considéré comme un acte de haute trahison envers la Cité et ses citoyens.
Je ne sais plus ce que je dois faire. Je vois des centaines de visages flottant autour de moi tels des fantômes. La porte bouge sous la force de leurs coups. Je ne veux pas qu’ils rentrent, je veux qu’ils partent. Une solution, il me faut une solution, une issue.
Trois heures trente cinq…
La porte s’ouvre en éclats. Je me jette sur le lit. Je ferme les yeux. Je sens des bras qui essaient de m’agripper. Je me débats, j’hurle, je tape n’importe où. Mes bras heurtent des jambes, des bras, des torses. Ils sont trop nombreux, ils me jettent à terre et me plaque au sol. L’un d’eux me relève la tête et m’attache un masque. Une odeur douce envahit mes narines, mes yeux se ferment, mon esprit est loin. Je n’arrive plus à ressentir mon corps, les sons me parviennent en retard. Je rouvre mes yeux, ma vue est trouble. Mon cœur ralentit d’un coup, je n’entends plus que lui, fort, de plus en plus lent, de plus en plus loin. Puis le silence…
Huit heures.
La sonnerie du réveil me tire de mon sommeil. Adieu doux bras de Morphée. Je me lève et me dirige droit vers la douche. Pas de temps à perdre, une longue journée de travail m’attend. Une journée citoyenne.