Perdre la vue sans s'en rendre compte

 

Le maître prononce mon prénom pour me demander de lire au tableau. Je scrute les taches de craie sur le fond noir qui se superposent, je me penche, me tortille, mais les lignes blanches se croisent et bougent tout le temps. Je me lève pour essayer de décrypter, mais le résultat reste inchangé. Je commence à me sentir gênée et avance d'un rang, je sens les battements de mon coeur dans les tempes, je plisse les yeux, mais toujours rien. Alors je vais encore un rang plus près, puis encore un rang plus près, jusqu'à me retrouver devant le tableau, et tout ça dans un grand silence pesant. Puis le maître finit par me dire de retourner à ma place.

Quelques semaines plus tard, l'examen médical de l'école. On me demande de dire ce que je vois dans le carré blanc, et ce que je vois, c'est une tache noire. Je n'arrive même pas à voir la plus grosse lettre ! Je me demande encore aujourd'hui comment peut-on perdre la vue sans s'en rendre compte ? Et comment les adultes autour de nous font pour ne rien voir ? J'avais dix ans, j’étais au CM2, et le médecin de l'école a fait une lettre à mon père pour qu'il m'emmène voir un ophtalmo extérieur. Il me dit que ce n’est pas grave, qu'au pire on me mettra des lunettes. C'est vrai que je me trouvais nulle quand je jouais avec ma copine au tennis ou au foot dans la rue, je devais toujours aller chercher le ballon à babelued parce que je ne l'avais pas rattrapé, mais pour moi je n'étais pas douée aux sportx de ballex et c'est tout.

C'est vrai ! J’ai pas de maman comme les autres copines qui peut faire attention à mes réactions ou ce qu'il m'arrive, mon père travaille beaucoup et on est seules toute la semaine à la maison avec ma soeur, mon père ne rentre que le week-end et encore pour fréquenter le bar d'en face.

A l'époque mon papa a une copine assez jeune et c'est elle qui me menait à l'ophtalmo. Le monsieur est très embêté car il dit que je dois entrer à l'hôpital d'urgence et qu'on est vendredi, que ça serait bien qu'on m'opère le plus vite possible. Il dit que j'ai un glaucome, maladie qu'ont souvent les personnes âgées. Il demande si ma mère a des problèmes oculaires, et je ne sais pas quoi lui répondre si ce n'est lui dire que je ne la connais pas. J'entre donc à l'hôpital le lundi, nous étions en fin d'année scolaire, et je me suis fait opérer des deux yeux, l'un après l'autre. C'est l'été et entre deux opérations.
J'ai un droit de sortie le week-end, mais on me dit de pas aller à la plage pour pas me prendre du sable dans les yeux, j'ai une grosse coquille qui me recouvre l'oeil d'ailleurs, je ne vois pas grand chose, mais je me déplace comme une grande. Je passe mon été à l'hôpital. Cette année je passerai au CM2, mais mon année sera interrompue par de multiples entrées d'urgence à l'hôpital et d'une autre opération à l'oeil droit. Ma tension ne se stabilise pas. Aussi cette année là, on a eu les scellées devant la porte de la maison, mon père n'avait pas payé je sais pas quoi, alors ma soeur est allée vivre quelque temps chez la grand-mère d'une copine et moi je suis allée avec mon père à l'hôtel. Une fois la maîtresse a dû m'accompagner le soir à l'ophtalmo car j'ai eu une montée de tension en journée à l'école, et une sacrée migraine. Oui dès que je cours je sens les battements dans ma tête et je me la tiens pour qu’elle n’explose pas. Quand elle a voulu me ramener chez moi, elle m'a demandé où j'habitais, et je lui ai montré notre ancienne maison, je suis rentrée et j'ai attendu qu'elle parte pour prendre un bus et rejoindre mon père dans un bar sur la cannebière. L'année se déroule ainsi et je passe au collège, mais on me dit que je suis juste entre la fourchette et qu'il faudra que je bosse vachement en sixième pour ne pas la redoubler.

Mon collège se trouvait donc dans mon ancien quartier, puisque nous donnions l'ancienne adresse. Ca faisait loin du centre ville de Marseille puisque c'était aux Chutes Lavie, je devais donc prendre le bus et rester sur place entre midi et deux. Mais comme on n’avait pas trop de tune, je ne mangeais pas toujours à la cantine. Et oui ! On n’avait même pas le droit aux bourses d’école... à se demander comment il faut faire pour avoir de l'aide parfois. Mon père n'écrit pas français, il est allemand, il n’utilise pas de chéquier et il demande à ma soeur qui a un an et demi de plus que moi de remplir les papiers parfois. Il n'aime pas les assistantes sociales, puis elles servent à quoi ? Ah oui, le pote de mon père l'a embauché au comptoir, du coup il a du boulot, il ne vide plus les verres côté client, mais côté serveur. Quand je rentre de l'école, je lui gratte dix balles pour acheter un sandwich, mais je vais m'acheter un paquet de clopes à la place. Un soir mon père est rentré saoul, oui on a qu'une chambre car deux ça fait trop cher. Moi je suis déjà couchée, demain j'ai cours. Il s'allonge à côté de moi, il pue le pastis. Il me prend ma main et la met sur son sexe, il est dur. Je suis paralysée et n'ose rien dire. Je me retrouve là, juste la main posé sur son pénis. Il met sa main sur la mienne pour me montrer le geste. Je n'arrive pas à me souvenir s’il me parlait, ou ce qu’il s'est passé après, et même parfois j'ai l'impression d'avoir rêvé ou que cela ne s'est jamais passé.
A l'école j'étais devenue très violente, dès qu'on me regardait de travers ou que j'avais l'impression qu'on se moquait de moi, je tapais. Les profs se sont rendu compte que je ne travaillais que dans certaines matières et que surtout il n'y avait aucun devoir de fait à la maison et à la fin je me suis retrouvée devant la psy de l'école.
Mais que dire quand on a honte ? Qu’on se sent rien ? Qu'on se sent toujours agressé ? Qu’on se sent sale, qu'on se sent nul.
Ben on dit rien, car sinon on a peur de casser le bureau... Il a fallu plusieurs rendez-vous avec la psy de l'école avant qu'elle arrive à me faire lâcher le morceau et que j'explique qu'on était à la rue et qu'on vivait à l'hôtel. Alors j'ai été placée en famille d'accueil.

C'est là qu'on a commencé à m'appeler jeune homme au lieu de demoiselle dans les magasins. Je mettais des tee-shirts amples, et cachais ma poitrine naissante. Je m'habillais comme un garçon et alors que toutes les filles kiffaient sur les mecs, moi je m'attachais aux filles qui étaient douces et gentilles, et aux infirmières qui s'intéressaient à moi.
Je m'attachais à défendre ce qui me semblait injuste. Mais surtout j'étais violente envers les autres et moi même. Il m'arrivait de finir par me taper la tête contre les barreaux de l'école ou taper sur les pions après une bagarre. A plusieurs reprises je me suis retrouvée à l'hôpital sous calmant.
J'ai passé deux ans dans une famille d'accueil en allant voir mon père le samedi (au bar). Je descendais en patins à roulettes malgré le peu de vue que j'avais. Mais je n'étais pas consciente de mon handicap, vu qu'à part les moqueries sur mon oeil qui partait à l'extérieur, personne ne m'avait expliqué quoi que ce soit à ce sujet. Me prenant des poteaux consécutifs parfois, ou pétant mes lunettes à d'autres moments. J'avais des visites régulières à l'hôpital pourtant, tous les mois. Et parfois je n'en repartais pas car il y avait ma tension qui remontait, donc laser par ci, opération par là.

Ma soeur a fini par retrouver un appartement avec l'aide du patron de bar où bosse mon père. Ils vont tous aller là bas. Je ne sais pas ce que je dois faire. Ma soeur me manque, et j'ai envie de me retrouver en famille. Je décide donc de demander à l'assistante sociale de rejoindre le bercail.
Je n'ai pas de petit copain et d'ailleurs ça ne m'intéresse même pas. Je passe mes journées à la plage avec une copine que j'aime vraiment beaucoup et avec qui je rigole pas mal. Puis mon père décide de me mettre au collège à côté. A la maison les choses ont l'air de prendre une tournure normale, mais ma soeur sort avec le patron de mon père. Il a 16 ans de plus qu'elle, et ma soeur, c'est un peu la femme de mon père. Elle est belle, et elle s'occupe de pas mal de choses à la maison. Moi, je suis celle qui fait tout tomber, celle qui casse les verres et qui porte des jeans pourris avec les baskets qui vont avec, puis d'abord je m'en fous, je le déteste, et d'abord je n’ai pas envie de lui plaire. Ma soeur elle me protège, elle sent bien qu'il y a conflit entre moi et mon père. Mais celui-ci finit par savoir le pot au rose, que ma soeur sort avec son pote, et là, tout vole dans la maison, les vilains mots, les valises et les fringues avec. J'ai du mal à supporter le départ de ma sœur et surtout... surtout... me retrouver seule avec lui. Je fugue le soir suivant. Bien entendu je choisis de fuguer au moment où il neige comme il a jamais neigé à Marseille !!! Je vais chez mon amie, mais je ne peux pas dormir chez elle à cause de ses parents. Alors je vais essayer de dormir dans une espèce de cabane que l'on avait construit au bord des rails, mais j'ai froid, puis fait nuit et je commence à avoir peur. Alors je finis par sortir de ce truc qui pue et je vais marcher. J'entre dans un immeuble et je dors dans les escaliers comme je peux.

Au matin je vais chez ma soeur et son mec, mais on m'explique que déjà y a détournement de mineur avec ma soeur... et que si je reste, ça fait deux détournements de mineur... et on m'invite à rentrer chez moi, qu'ils vont m'accompagner et que ça se passera bien... On y va donc, et on tape à la porte, mon père m'attrape par mon blouson et me soulève, il me colle au mur, moi, je lui donne des coups de pied et des coups de poing, j'essaie de me défendre, mais je n’ai pas de force, lui, il me bloque. On se boxe. Quelques semaines passent, puis retour huissier, coupure d'électricité, notes impayées...

Je pars voir mon juge qui s'était occupé de moi un an auparavant et lui demande de me replacer dans mon ancienne famille d'accueil où je restais quelques mois pour ensuite partir en foyer de jeunes travailleurs. C'est le début de l'été et les éducateurs cherchent à placer les filles qui ne peuvent pas aller dans leurs familles. Moi, j'ai envie d'aller nulle part, mais on me dit que je n’ai pas le choix et on m’envoie dans un camp où on fait du bâtiment. Génial, on se lève à l'heure des poules et on coule du béton entre des espèces de quadrillages en fer. Chouette ! Il y a une moto ! Et le mec me dit que si je veux aller au village, je peux la prendre quand je veux. C'est une 50 cm cube. Bien sûr, je lui dis rien pour mes yeux, ça se voit pas... donc, autant en profiter. Un matin donc je prends la moto, j'ai du mal à calculer la distance dans les virages, mais je vais doucement, je me prends un mur, mais au ralenti donc ça va. Il faut juste que j'arrive à accéder à la grande route pour mettre les gaz... Chose que j'arrive à faire quand même :p (j'ai un bon souvenir de ce p'tit moment de liberté, mais j'ai pris la moto qu'une fois, vu le temps que j'ai mis à aller où je voulais). Quelques jours passent, on bosse le matin et l'après midi on fait ce que l'on veut. Y a que des mecs et je suis pas à l'aise, il y a juste une femme qui vient pour faire la popote. Un soir ils décident d'aller en ville faire la fête, moi ça me dit rien d'aller avec eux alors je reste au camp et vais me coucher dans ma tente après manger. Je me réveille en pleine nuit.

Dehors ça chante et ça rit, ils sont bourrés comme des coins, puis, j’entends un frottement sur la toile de ma tente. Des murmures et des chuchotements. Je tends l'oreille, mais qu'est-ce que la voie dit ? Des obscénités ? Non j'ai du mal entendre, j'ai peur. Puis j’entends qu'on urine à côté, puis les murmures reprennent. Puis un glissement de fermeture éclair... heu ce n’est pas ma tente ça ? Il me monte dessus, me met la main sur la bouche, et me tripote entre l'entrejambe. Mais je me débats et j'arrive à crier, je pleure... Les moniteurs arrivent, demandent ce qu'il se passe, j'explique, je ne veux pas dormir seule dans ma tente et je veux que ce connard parte de cette endroit ou je pars de suite.
On essaie de me calmer et on me dit de venir dormir dans la tente avec tous les moniteurs.
Le lendemain, on va déjeuner, et toutes les conversations se déroulent comme si rien ne s'était passé. Moi je ne suis pas bien, je me sens mal ici, je redis que si ce mec ne part pas je me casse, mais on m'explique que ce jeune ne peut pas être renvoyé car il ne peut pas aller dans sa famille. Et moi alors ?
Alors je décide de me casser de là, pas question que j'y reste un moment de plus, on me met dans le train, et je vais chez ma soeur pour les 15 derniers jours, elle a pas le droit de me garder, mais tant pis, je m’en fous de toutes ces administrations qui comprennent rien et qui prennent pas les gens en compte. Puis les adultes je les déteste, ils savent toujours ce que tu dois faire, mais ils ne font jamais ce qu'ils doivent faire. Dans leurs professions, ils font en sorte que leur travail soit le plus facile possible pour eux. Et toi ben… tu n'es rien, juste une personne qui n'aurait jamais du naitre.

J'ai réintégré un nouveau foyer, un foyer pour jeune travailleur de 16 à 18 ans. Je décide de ne pas retourner au collège pour travailler. J’ai donc arrêté l'école en fin de 4ième... croyant que j'allais pouvoir gagner ma croute comme tout le monde. J'ai pas de qualification bien sûr puis en plus je ne bigle pas grand chose, mais je finis par réussir à trouver une place chez un traiteur en confiserie me semble ou je sais plus. Ce que je sais, c'est qu'à chaque fois qu'il me demandait d'aller chercher un truc, je mettais deux heures pour le trouver.
- "Va me chercher le torchon là bas sur la table s'il te plaît..."
- "Heu oui sur la table…" je regarde sur la table... "Où ça ???"
- "Sur la table là bas" il me montre avec la main.
- "Ah oui mais bien sur..."
Il finit par y aller lui-même, et moi, bien je me sens encore plus nulle... A midi il m'a congédié gentiment en disant que je ne faisais pas l'affaire.

Les éducatrices me proposent de faire un stage qui m'aidera à trouver quelque chose. À l'époque ce sont des stages qui aident à trouver une orientation. Mais au finish, la seule voie que l'on me propose, c'est de faire du ménage... Ah oui ! Mais bien sûr !! Pourquoi n'y ai-je pas pensé avant ? Chose que je savais faire étant donné que je le faisais depuis l'âge de six ans chez mon père avec ma soeur...
Bien ok, comme je veux suivre la bonne voie et m'en sortir, je fais ce que l'on me dit. Je trouve une place dans une entreprise qui fait les ménages dans les cinémas. J’ai bossé quelques temps dans ce cinéma.

Au foyer une des filles sur laquelle j'avais flashé, m’a fait connaitre une soi-disant association qui en fait était une secte. Ça s'appelait "Le mouvement". Il avait pour but de faire passer le message qu'on était manipulé et qu'il fallait apprendre à penser par soi-même. On avait des équipes, des organigrammes etc... Un truc très élaboré. (Je passe les détails, mais on a fait un voyage à Madrid pour faire une retraite et tout. C'était vraiment un conditionnement, et un lavage de cerveau.
Mais à l'époque, perdue dans tout ce qui m'arrivait j'en avais pas conscience, puis les seuls amis qui me soutenaient, faisaient partie de ce truc.

Je suis restée six ans dans cette secte, entre deux j'ai fugué du foyer, squatté chez l'un chez l'autre, en essayant de survivre, trouver à manger etc... J’avais arrêté de bosser au cinoche entre deux car j'étais encore entrée à l'hosto pour une énième opération qui aura été la dernière.
Dés fois, on faisait signer des pétitions pour "soi-disant sauver la Méditerranée", mais on prenait dix francs sur ce qu'on nous avait donné pour s'acheter un sandwich. Un jour une femme qui faisait parti de ce mouvement, voyant que je me prenais des poteaux et que je n'arrivais pas à lire ou presque, m'a expliqué les démarches à faire pour que je puisse être reconnue handicapée... Et oui ! Il a fallu que ça soit là, dedans, que je trouve quelqu'un qui m'informe. J'ai fait les démarches qui ont été très longues. J’ai été reconnue médicalement à 100%, mais administrativement tout m'était refusé parce que je n’étais pas majeure vis-à-vis de la loi, et considérée à la charge de mes parents... "Foutaise !!! Je ne l'étais plus depuis l'âge de onze ans...".
Enfin après de nombreux mois d'attente j'ai réussi à faire entendre raison à la Caf.

Comme dans les histoires qu'on entend sur les sectes, il y avait ce qu'on appelle le grand chef "gourou", "Le mouvement" de Marseille a éclaté quand on a su qu'il faisait venir certaines filles en taxi et en profitait sexuellement... Je passe tous les détails sur tout ça car cela ferait encore de nombreuses lignes. J'ai fait partie de ces filles, et je n'en suis pas fière, de pas savoir dire "non", au nom de je ne sais pas quoi, parce qu'on est paumé et qu'on a peur.

The end (un jour peut-être deuxième partie).

Balverine

 

 

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