Je suis journaliste !

 

L'exercice de mes fonctions/I should be proud

Je suis journaliste ; c'est mon travail ; enfin c'est avec ça que j'essaie de gagner de l'argent (c'est pas gagné). C'est tout ce que j'ai trouvé, disons. Faire des piges pour le Magazine (en réalité, j'ai trouvé auparavant un certain nombres d'autres choses, mais c'est déjà raconté dans mon roman "Le Bernard L'Ermite".)

Aujourd'hui je vais à Cahors pour interroger des sbires à propos d'un Festival de l'été. Ça va me faire une page, et j'espère obtenir quelques invitations. Sinon bien sûr je n'irais pas, je recopierais gentiment le dossier de presse, comme tout le monde (je suis pas payée assez pour l'investigation et compagnie, vraiment pas).
Les sbires sont dans un bureau de la mairie, décoré comme une chambre d'ado des années 80.

L'interview (ta mère) suit son cours ordinaire; je n'ai pas de vertiges aujourd'hui, seulement une allergie aux platanes de la cour qui me prennent à la gorge. Disons que je n'aime pas mon métier, et d'ailleurs est-ce vraiment mon métier. Les sbires se donnent la réplique ; il y a un carré, aux yeux bleus acier, un fonctionnaire de la mairie qui fait semblant d'être bénévole pour le Festival, se prend vaguement pour un gauchiste cultivé, et ne sourit pas parce qu'on ne la lui fait pas ; et un vieux commercial tout retors, un baron cadurcien avec une chevalière, une sorte de notable mafieux qui fait semblant d'aimer la "fête et la musique", ce qui lui va comme un tablier à une vache. Je prends des notes, je fais des réflexions pertinentes pour mener l'interview (ta mère). J'attends mes invits, et après un moment j'attends surtout qu'on me laisse rentrer à la maison.
A la fin le Baron :
-Mais il faut venir nous voir, on va vous donner des invitations.
A l'autre :
- On va la gâter cette petite.
(J'ai 35 ans ; mais dans les petites villes la gouine passe volontiers pour une ado, non qu'elle le cherche, mais parce que sa catégorie n'étant pas encore homologuée, on la colle dans une autre.)
A moi (après s'être enquis de mon lieu d'habitation) :
- Vous avez bien de la famille là-bas ? Non ? Vous êtes seule ? Un copain alors ? Un petit copain ?
J'ai dit non, voilà. J'ai eu mes invits, je suis sortie de là avec l'envie d'aller prendre une douche. I should be proud, j'ai pensé. En réalité ce que je voudrais vraiment c'est pas être fière, c'est coller des beignes.

 

Correspondante de presse (Comment je suis devenue)

Ce que j’ai compris ce jour-là, c’est que j’allais être correspondante de presse du village le plus proche de chez moi, C. (Montcuq viendra en son temps, pas d’inquiétude). Ce que je n’ai pas compris, c’est ce qu’était exactement un correspondant de presse. Ce que j’ai compris, en revanche, c’est que je devais, pour la semaine suivante, rédiger une page de journal entière, soit 12 000 signes. Mais ce que j’ai surtout compris, ô douleur, c’est que je devrais prendre des photos. Je n’ai jamais pris de photo, même en vacances – surtout pas en vacances ! J’éprouve une profonde répulsion pour les appareils en tous genre, et ma culture de journaliste a achevé de m’enseigner de me tenir à l’écart de ce qui est/devrait être réservé aux professionnels.

Je me suis donc retrouvée, avec mes docs, ma veste en cuir et mes yeux cernés – et mon appareil photo numérique bas de gamme, retrouvé dans un carton par Lars – au vernissage d’une exposition organisée à la Maison Culturelle du village (on ne dit pas « village », d’ailleurs, on dit « bourg » ; il n’y a pas de village dans le Lot, éventuellement quelques hameaux ou lieux-dits, mais pas plus). Je m’étais dit que ça serait plus simple de commencer par un truc culturel, juste un vernissage un dimanche à midi – je pensais que ça serait assez tranquille, car qui se déplacerait un dimanche à midi, et pour aller voir des photos de montgolfières en hommage à Jules Verne ?

Il y avait Madame le Maire, Monsieur le Conseiller Général, Monsieur le président de la Communauté de Communes ; il y avait le président de l’association des montgolfières, la présidente de l’association culturelle, leurs secrétaires, trésoriers et membres honoraires ; il y avait le correspondant en titre du SuperQ, le quotidien régional ; il y avait un certain nombre de notables non identifiés que j’ai ensuite revu des mois durant à toutes les occasions possibles sans jamais savoir qui ils étaient ni ce qu’ils pouvaient bien faire là, à défaut de ce qu’ils pouvaient bien faire ailleurs.

J’ai bu du kir en prenant un air vif et éveillé, avec le sentiment que ceux qui remarquaient ma présence en étaient cruellement embarrassés, pour eux et pour moi. Nous attendions Madame le Maire, pour commencer les festivités (c’est-à-dire trinquer). Or j’avais une peur bleue de rencontrer Madame le Maire, car quand j’avais rendu visite, quelques jours plus tôt, à une secrétaire de la mairie pour signaler mes nouvelles fonctions, celle-ci avait décrété qu’il fallait impérativement que je me présente à Madame le Maire avant toute action quelle qu’elle soit. Je m’étais évidemment, après ça, bien gardée de reparaître à la mairie.
Madame le Maire portait un manteau de chameau crème ; elle est arrivée dans un tourbillon affairé, flanquée de deux types entre deux âges qui ne la quittent jamais et tiennent à la fois du secrétaire et de l’homme de main. Autour d’elle flottait un parfum d’autorité irréfutable.

Curieusement, elle m’a rappelée ma mère, bien que ma mère soit plutôt brune et frôle l’obésité, et que Madame le Maire soit blonde et sèche.
- Je la connais, cette petite jeune fille, a-t-elle demandé en m’apercevant ?
- Non, ai-je voulu répondre.
Mais elle avait déjà repris pied.
- Mais si, je vous connais, c’est vous qui étiez l’an dernier à…
- C’est la personne qui travaille pour la Petite Semaine, a dit la Présidente Culturelle, embarrassée.
Madame le Maire a eu l’air vexé.
- C’est vrai qu’elles se ressemblent toutes, a-t-elle énoncé avant de foncer vers des clients plus réceptifs.

En plus de ma gêne, de mon emmerdement, du kir qui commençait à me monter à la tête et du verre de kir que je ne savais pas où poser (les tables étant cernées par les notables), restait un problème majeur : la photo. Il fallait que j’en prenne une, quelque chose, quelqu’un. Sous peine d’avoir vécu tout ça pour rien, ou de rester coincé à tout jamais sous les voûtes de pierre de la Maison Culturelle. Pour annoncer la couleur, j’ai sorti l’Appareil de sa housse et j’ai commencé à le trimballer dans ma main, comme ça, avec une négligence étudiée. Ça n’a entraîné aucune réaction dans l’assemblée. Je ne sais pas à quoi je m’étais attendue, d’ailleurs. Je pense que je voulais habituer les gens à voir l’Appareil incongru, peut-être, comme on apprivoise des animaux, pour qu’entraînés à sa présence ils ne s’effraient pas lorsqu’il entrerait en action. Mais je crois surtout qu’au fond de moi j’espérais que quelqu’un pose une main rassurante sur mon épaule, s’empare de l’Appareil et procède à ma place. Oui, c’était la seule solution satisfaisante que j’arrivais à entrevoir.

Je suis montée à l’étage pour examiner les photos exposées. Ça m’a procuré un peu de répit, parce que j’y étais seule ; mais ça n’arrangeait pas mes affaires, car ma mission, on me l’avait bien précisé, n’était pas de prendre des photos de photos mais des photos de gens. Mais que faire, que dire ? En aborder un au hasard, et lui demander la permission ? Les prendre en douce ? J’aurai bien essayé, mais sur mon écran, ils avaient tous le dos tourné. Les rassembler tous et leur dire que le petit oiseau allait sortir ? Mais, s’il ne sortait pas ?

J’allais filer, ayant atteint mon quota de malaise social, lorsque la Présidente culturelle m’a encore sauvé la mise. Elle m’a triomphalement présentée sa nièce de 12 ans, « la plus jeune participante de l’exposition ». Pour la première fois, je me suis réjouie d’avoir donné des tas de cours de particuliers à des collégiens (parce qu’en plus de n’être pas brillante avec les adultes, comme on vient de le voir, je ne le suis pas non plus avec les enfants). J’ai posé quelques questions à la petite en prenant des notes, ai réussi à m’attirer ses bonnes grâces avec mon air perdu plus vrai que nature. J’ai alors bafouillé quelque chose, et activé l’Appareil que j’ai brandi vers elle. Elle a consenti à garder la pose et à sourire pendant un temps infini, jusqu’à ce que, je ne sais par quel miracle, le petit oiseau se décide à sortir, et j’ai réussi la meilleure photo de ma carrière.

Badtrip

 

 

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